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Publié : 11 avril 2012
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De l’ire de Dieu

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Introduction

Ambroise Paré (1509-1590), célèbre médecin du XVIe siècle, est considéré comme le père de la chirurgie moderne. Par profession et par curiosité, il s’intéresse au supra naturel. C’est dans cette perspective qu’il publie en 1573 "Des monstres et des prodiges". C’est un homme savant, une autorité, et nous sommes en droit d’espérer de lui une analyse approfondie et argumentée du phénomène de la monstruosité physique, ainsi qu’une réponse à cette double question : qu’est-ce qu’un monstre et quelle est la raison de son existence ?

I. Les caractéristiques du monstre

A. L’hybride absolu

Le monstre est celui que l’on montre parce qu’il est le rejeton jamais vu d’espèces et de genres que tout sépare, l’hybride par excellence. Il est fait "d’étranges espèces", c’est-à-dire d’espèces étrangères l’une à l’autre. Et comme il faut en donner l’idée la plus juste, l’ouvrage d’Ambroise Paré s’orne de gravures nombreuses auxquelles renvoie systématiquement notre texte. Il est question de "plusieurs et diverses figures" (ligne 9) et de "portrait" (ligne 37) qui constituent autant de reprises imagées du propos de l’auteur : le paratexte joue ici un rôle quasi pédagogique.

Cette hybridité est stigmatisée dans le texte par un terme à la connotation nettement péjorative : il s’agit d’une "confusion". Cette confusion peut prendre, selon l’auteur, deux formes essentielles : celle de la confusion des espèces et celle de la confusion des sexes.

1. la confusion des espèces

Des légendes antiques (les Centaures, la Chimère, le Minotaure...) aux créatures de cinéma (Spiderman, Batman, Catwoman...), le thème du monstre hybride est largement développé. Paré ne déroge pas, évoquant des êtres "qui ont la figure (comprenez : l’aspect général) d’un chien et la tête d’une volaille". Les autres créatures citées par l’auteur évoquent la même hybridité et la replacent dans un contexte semi-humain, associant systématiquement la forme humaine à des attributs animaux : des "cornes", des "pieds de bœuf", "la tête d’un perroquet", "quatre griffes". Plus effrayant que le pur hybride animal parce que plus proche de nous, c’est l’hybride humain qui inquiète.

2. la confusion des sexes

Le texte s’achève sur l’évocation d’un être particulièrement monstrueux "participant de la nature du mâle et de femelle". Dans un siècle qui, ne serait-ce que dans le domaine de l’habillement, met l’accent sur les différences entre hommes et femmes, cette confusion des sexes appartient au domaine de la monstruosité.

B. La prolifération monstrueuse

Une autre caractéristique du monstrueux est celle de la prolifération. Dans Elephant Man, par exemple, la prolifération des tumeurs sur le visage et le dos de Joseph Merrick suscite l’horreur de ceux qui le découvrent. Les hommes contrefaits de Paré ont "quatre cornes", "quatre pieds", "quatre griffes" ou encore "deux panaches sur la tête".

C. Une anormalité effrayante

Paré suppose enfin à la créature hybride une double caractéristique :

  • c’est un monstre et on le fuit : c’est une créature "abhorrente", dit plus précisément le texte, lequel associe l’horreur à la fuite ;
  • c’est aussi un prodige, c’est-à-dire un "effet surprenant qui arrive contre le cours ordinaire de la nature." (dict. de l’Académie française, 1694). L’expression "contre nature" figure d’ailleurs à la ligne 4 et Paré évoque dans le dernier paragraphe "le cours de la Nature (...) perverti"

II. Les causes de la monstruosité

Le monstre est celui qui montre. Il est celui qui, manifestation divine, dévoile la faute morale des dirigeants et la faute sexuelle des parents, ou qui avertit des menaces qui pèsent sur l’avenir.

A. Une manifestation divine

Le hasard n’existe pas dans l’univers de Paré. Le monstre est le fruit de la colère de Dieu, comme en témoigne le titre du chapitre : "de l’ire de Dieu". Il dira plus loin (ligne 10) : "Il est certain que le plus souvent ces créatures monstrueuses et prodigieuses procèdent du jugement de Dieu". On appréciera au passage la modalisation "il est certain que", qui fait l’économie de toute réflexion critique. Plus loin encore (lignes 20-21), il est question de "la pure volonté de Dieu". S’appuyant sur le Livre d’Esdras, autrement dit sur la Bible, Ambroise Paré se contente ici d’un simple argument d’autorité.

La référence aux "anciens" (ligne 18) est un autre argument d’autorité. Ce qui compte ici, c’est moins l’aspect monstrueux - la créature est désormais une "pitoyable engeance" qui ne suscite que la compassion - que les "prodiges" (ligne 19) : Dieu suspend les lois de la nature "pour nous avertir". C’est qu’une des fonctions dévolue au monstre est d’annoncer un malheur.

B. La conséquence d’une faute

Cette faute qui suscite l’ire divine est soit morale soit sexuelle.

  • Une faute morale

La référence à un pape politiquement dévoyé qui "suscita tant de malheurs en Italie" et à la naissance monstrueuse qui s’ensuivit tisse un lien abusif entre les deux évènements : à supposer qu’un tel monstre ait jamais existé, Paré commet une grave erreur de raisonnement : confondre le logique et le chronologique. [1]

  • Une faute sexuelle

De même que la naissance du Minautore stigmatisait l’union contre nature de la reine Pasiphaé et du taureau blanc de Crète, de même chez Paré "la copulation comme bêtes brutes" se traduit par la venue au monde d’un être difforme. "Brute" signifie ici "dépourvu de raison". Le rapprochement avec le substantif "appétit" met en relief la condamnation d’une sexualité compulsive : la morale chrétienne dont le texte est imprégné voit en effet dans l’acte sexuel un acte de procréation.
La faute repose également sur le non respect des interdits sexuels. Soutenu par l’autorité du corpus biblique, le tabou des règles féminines est puissant chez Paré : "les femmes souillées de sang menstruel engendreront des monstres". Le choix du futur ne laisse planer aucun doute sur la réalité du châtiment.

Conclusion

A de multiples reprises, nous avons vu combien le raisonnements d’Ambroise Paré était fragile : abus de l’argument d’autorité, erreurs logiques, manque de sens critique qui lui fait prendre pour des réalités des informations de seconde main, préjugés religieux et politiques. Ce n’est pas là ce qu’on attendait d’un homme d’une telle envergure. Montaigne sera plus lucide.

Toutefois, il faut se garder de juger un auteur sur un texte unique. Paré ne se borne pas à recueillir des témoignages douteux sur la monstruosité : son ambition est d’en percer les causes, résumées au chapitre premier de son ouvrage : "La gloire de Dieu ; sa colère ; la trop grande quantité de semence, la trop petite quantité de semence ; l’imagination ; la petitesse de la matrice ; l’assiette indécente de la mère ; les chutes ou les coups subis par la femme enceinte ; les maladies héréditaires ou accidentelles ; la pourriture de la semence ; le mélange des semences ; l’artifice des méchants bélîtres de l’ostière [2] ; les démons ou diables." La démarche , si elle n’est pas encore scientifique, est déjà rationnelle.

Voir en ligne : Bibliothèque interuniversitaire de Santé, Les Monstres de la Renaissance à l’âge classique

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Notes

[1Le fait que deux événements se succèdent n’implique pas que le premier soit la cause du second (Post hoc, non est propter hoc c’est-à-dire après cela, mais pas à cause de cela).

[2les mendiants qui vont de porte en porte

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