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Publié : 10 avril 2012
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"Je vis avant-hier un enfant..."

Introduction

Auteur avec ’Les Essais’ d’un monument de la littérature française, Michel Equyem de Montaigne (1533-1592) est une figure fondamentale de la pensée de la Renaissance.

Vingt ans après Ambroise Paré, il s’empare à son tour du thème du monstre, auquel il applique une vision humaniste qui s’attache à mettre en lumière ce qui unit les hommes plutôt que ce qui les sépare : le "monstre" est-il vraiment contre nature ?

L’intérêt de son texte est double : il s’agit à la fois d’un témoignage de première main et d’un commentaire plein de sagesse.

I. Un témoignage de première main

On peut parler de témoignage de première main dans la mesure où Montaigne fait le choix d’un système d’énonciation particulier qui présente le récit d’un témoin oculaire.

  • un système d’énonciation particulier

Dégager le système d’énonciation, c’est relever qui parle, à qui, et dans quelles circonstances.

Dans le cas qui nous occupe, Montaigne prend la parole non seulement en son propre nom ("je vis", ligne 1) mais aussi au nom de ses contemporains ("Les êtres que nous appelons monstres...", ligne12 ; "nous n’en voyons pas l’arrangement et les rapports...", ligne 17). Le déictique [1] temporel "avant-hier" (ligne 1) inscrit plus nettement encore l’anecdote dans la temporalité de l’auteur.

Ainsi, le système d’énonciation confère au texte un accent de vérité que va renforcer le témoignage oculaire de Montaigne.

  • Le récit d’un témoin oculaire

Le texte s’ouvre sur ces deux monosyllabes : "Je vis". La description qui va suivre confirmera l’importance de cette ouverture,même si le double usage du verbe voir dans la citation de Cicéron ("videt" et "vidit") prône une grande prudence quant à l’interprétation des choses vues. Nous y reviendrons.

A. Un compte-rendu personnel

  • Une description scrupuleuse

Ce qui frappe, dans le premier paragraphe, c’est une description dont le but est à la fois de donner à voir la scène et de renforcer la démonstration. Si des indicateurs spatiaux alliés classiquement à des imparfaits rythment le texte : "Au-dessous" (ligne 7), "face à face" (ligne 10), le plus intéressant est néanmoins la double expression de la cause : "car s’il avait un bras plus court que l’autre, c’est qu’il lui avait été cassé accidentellement...". Déjà s’esquisse le raisonnement : cet enfant n’était pas un monstre.

  • Le refus de la notion de monstruosité

Car c’est bien là l’enjeu : minimiser l’impression de monstruosité. En témoigne la comparaison suivante, pleine d’une étrange fraternité : "comme si un plus petit enfant voulait en embrasser un second" (lignes 10-11) ; ou encore cette autre image : "[il] marchait et gazouillait à peu près comme les autres enfants de même âge".

B. Une analyse prudente

  • La lucidité de Montaigne

On pourrait à ce stade de l’étude accuser Montaigne d’affadir la réalité. C’est sans compter sur ses qualités d’observateur lucide.

Ainsi, il ne se trompe pas sur les intentions mercantiles des parents, qu’il découvre désireux "de tirer de cela quelque sou" (ligne 3), non plus que sur celles des curieux attirés par une monstruosité à laquelle il applique l’euphémisme "étrangeté".

  • Un refus du dogmatique

Il ne prétend pas non plus imposer sa propre vision des choses, comme le révèlent les modalisations [2] du texte : "il gazouillait à peu près comme les autres enfants" (ligne5) ; "ses cris semblaient bien avoir quelque chose de particulier" (ligne 6) ; "comme si un plus petit enfant..." (ligne10).

II. Un commentaire plein de sagesse

Comme nous l’avons dit, la position de Montaigne tourne autour du refus de la notion de monstruosité.

A. Vastitude de l’univers

Le premier argument repose sur le constat de notre petitesse, évoquée par deux termes abstraits : "immensité" et "infinité". Car la pluralité des mondes semble impliquer la pluralité des formes.

B. Perfection divine

La pensée du XVIe siècle ne fait pas l’économie de Dieu. Comme Ambroise Paré, Montaigne croit en une volonté divine.

Ce créateur qui maîtrise l’ensemble de sa création "voit [...] l’infinité des formes" (ligne13). Le jeu des consonnes, relayé dans les lignes qui suivent par la répétition du mot "forme", souligne ici le lien nécessaire entre les deux substantifs.

Ce dieu chrétien est aussi un dieu "d’une parfaite sagesse". Montaigne ne peut imaginer un dieu qui livrerait son œuvre au chaos. C’est ce que confirme l’agencement ternaire des adjectifs "bon", "ordinaire" et "régulier".

C. Bon sens et réflexion

La méditation philosophique, voire le simple bon sens, confirme cette sagesse divine.
Le seul argument d’autorité que se permette Montaigne est la référence à Cicéron, dont la citation, par son caractère symétrique, fait ressortir le caractère d’évidence.

Montaigne prolonge et commente cette pensée cicéronienne en martelant son propos : "il n’y a rien, quoi que ce puisse être, qui ne soit pas selon la nature" (ligne 23). L’effet provoqué par la litote : renforcer l’affirmation par le recours à la négation, est renforcé par la parataxe. A la ligne 23, en effet, le lecteur est invité à remplacer les deux points par la conjonction d’opposition "or".

L’ennemie, pour Montaigne, c’est "l’habitude" associée implicitement à "l’erreur et l’étonnement" [3]. Le texte s’achève par ce qui peut être un souhait ou une mise en garde qui est aussi un hommage à "la raison universelle".

Conclusion

Montaigne nous livre ainsi une vision pleine de sagesse de la monstruosité : refusant de croire que Dieu puisse ainsi suspendre les lois qu’Il a Lui-même édictées et s’appuyant sur l’observation personnelle, il se démarque des vues d’Ambroise Paré et infléchit durablement la réflexion sur cet inquiétant phénomène.

Notes

[1Les déictiques sont des unités linguistiques inséparables du lieu, du temps et du sujet de l’énonciation (je, ici, maintenant)

[2La modalisation, c’est l’art de nuancer son discours selon l’impression que l’on veut produire sur le destinataire.

[3Montaigne se souvient sans doute du conseil du poète latin Horace : "Nil admirari" : ne s’étonner de rien.

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