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Publié : 17 avril 2012
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La belle et la bête

Introduction

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Née à Rouen en 1711, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont fut tour à tour institutrice, gouvernante et femme de lettres. Le point commun à toutes ces activités ? La pédagogie. C’est en Angleterre, sous l’influence du célèbre Daniel Defoe, qu’elle entreprend de rédiger une série de traités d’éducation et de contes moraux.

Le désormais célèbre "La Belle et la Bête" appartient à cette veine didactique. Il s’agit de montrer qu’à la laideur physique ne s’associe pas nécessairement la laideur morale.

Nous verrons dans l’extrait proposé que si la Bête est un monstre physique, il gagne néanmoins par ses qualités ses galons d’humanité.

La monstruosité

Trois opinions semblent confirmer la bestialité du personnage masculin : celle du narrateur, celle de la Belle et celle de la Bête elle-même.

Le narrateur

Le narrateur a deux termes pour évoquer le personnage masculin : "la Bête" et "le monstre". Le premier est quasiment un nom propre. N’oublions pas que nous sommes dans l’univers stylisé du conte où la fonction l’emporte sur le personnage qui l’incarne. Le second terme, encore plus dévalorisant, s’atténue néanmoins au fil du passage où le protagoniste devient "ce pauvre monstre" (ligne 21).

La Belle

L’attitude de l’héroïne se traduit par une remarque naïve : "vous ne me paraissez plus si laid" (lignes 5 et 6). Elle ajoutera plus loin, en l’absence de la Bête : "C’est bien dommage qu’elle soit si laide" (ligne 26). Même galant, même respectueux, le monstre est mis à l’écart et il n’est pas question d’oublier ses tares physiques. Cette mise à l’écart transparaît aussi dans la réaction hyperbolique à la proposition de mariage : "[La Belle] manqua mourir de frayeur" (ligne 16) et dans le mutisme calculé de la jeune fille : "elle avait peru d’exciter la colère du monstre en le refusant" (lignes 18 et 19). Elle transparaît même dans la "compassion" finale : de même que le "pauvre monstre" reste un monstre, la "pauvre bête" (ligne 25) reste une bête...

La Bête

La Bête enfin se fait sa propre accusatrice : "Je suis un monstre" affirme-t-elle ligne 8. "Je suis stupide", ajoute-t-elle plus loin (ligne 13). Elle n’est guère aidée par le manque de contrôle évident de sa force : "ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable que tout le palais en retentit" (lignes 21 et 22). Il s’agit là d’une nouvelle hyperbole, et - bien entendu - d’une nouvelle preuve de monstruosité.

Quels éléments sauvent donc l’humanité du personnage ?

L’humanité

Trois choses humanisent la Bête : la maîtrise du langage, la délicatesse des sentiments et le regard de la Belle.

La maîtrise du langage

Ce qui rend le monstre plus humain, c’est d’abord la maîtrise du langage : il s’exprime dans un français qui oscille constamment entre le courant et le soutenu. En effet, non seulement la Bête est douée de la parole, mais son style est par moments plein d’élégance : " j’aurais du chagrin si vous n’étiez pas contente", dit-il lignes 2 et 3 : au coeur de ce qui pourrait bien être un alexandrin, deux expressions se répondent ici symétriquement, soulignant la délicatesse de la Bête. Cette symétrie apparaît à nouveau dans la troisième réplique du monstre (ligne 12 à 14) au sein d’une tirade qui, sous l’apparence d’un aveu ("je suis stupide"), témoigne de la capacité du locuteur à énoncer des phrases complexes porteuses de relations logiques élaborées : hypothèse ("si"), opposition ("mais"), restriction ("tout ce que je peux ... c’est que").

La délicatesse des sentiments

Ce qui frappe, c’est ensuite le raffinement du monstre.
Il est accessible à la générosité : "tout ceci est à vous" s’exclame-t-il à la ligne 2) ; à l’autocritique : "j’ai le coeur bon, mais je suis un monstre" affirme-t-il aux lignes 8 et 9 ; au sentiment amoureux : "voulez-vous être ma femme ?" risque-t-il aux lignes 15 et 16 ; à la délicatesse enfin, puisque le refus de la Belle le conduit à s’en aller sans chercher à abuser de son pouvoir. Concernant ce thème de la délicatesse, on notera le regret discret qui transparaît dans le fragment suivant : "[la bête] sortit de la chambre en se retournant de temps en temps pour la regarder encore" (lignes23 et 24), fédéré par le recours à l’allitération en ’r’ et l’assonance des nasales.

Mais cela ne suffit pas à métamorphoser le monstre, car nous avons besoin aussi du regard des autres pour nous sentir humains.

Un regard neuf

C’est ici la Belle qui, par un discours plein de franchise et une claire vue de la véritable nature de la monstruosité, parvient à humaniser son vis-à-vis.

Un discours plein de franchise

Ouvertement comme en aparté, la Belle martèle une même conviction : "vous avez bien de la bonté" dit-elle à son vis-à-vis ligne 4 ; "elle est si bonne !" s’exclame-t-elle ligne 26 quand la Bête s’en est allée. La jeune fille n’hésite pas non plus, nous l’avons vu, à tenir des propos qui peuvent lui nuire. C’est ainsi qu’elle s’oppose abruptment à la demande en mariage de la Bête : "Non, la bête" (lignes 19 et 20).

Une nouvelle définition de la monstruosité

Ce qui semble plus important encore, c’est la définition que la Belle propose de la monstruosité sur un rythme ternaire : "un coeur faux, corrompu, ingrat" (ligne 11). A la monstruosité physique se substitue la monstruosité morale, d’autant plus détestable qu’elle se cache sous "une figure d’homme" (ligne 10). Le discours autoaccusateur de la Bête s’en trouve donc ébranlé.

Conclusion

Ce passage prépare la suite du conte : la Bête, touchée par la compassion de la Bête, ne pourra que manifester davantage son humanité, et la Belle, frappée par les qualités de la Bête, ne pourra que voir en lui des trésors d’humaine bonté. Place à la métamorphose...

On peut certes s’interroger sur le succès planétaire d’une histoire au message aussi évident. Et si le sens immédiat du conte dépassait la simple vertu morale et pédagogique ? Et s’il s’ouvrait sur d’autres significations ? Le conte de Cocteau n’est pas celui de Jeanne-Marie de Beaumont , l’interprétation psychanalytique de Bruno Bettelheim [1] est bien loin de ce que la moraliste avait imaginé...est ensuite le raffinement du monstre.
Il est accessible à la générosité :

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Notes

[1Psychanalyste français (1903-1990). Il a notamment écrit une Psychanalyse des contes de fées où il montre comment ces histoires répondent de façon précise aux angoisses du jeune enfant.

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