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Publié : 20 avril 2012
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Virgile, Les Bucoliques- Eglogue 2

Introduction

Inspirée de Théocrite, cette bucolique met en scène le berger Corydon à la recherche désespérée de son amant Alexis. Nous sommes en Sicile, comme en témoigne le vers 21, où il est question des Siculis [1] montibus. Nous sommes dans des temps très anciens, où manifestement le miroir est encore inconnu, puisque Corydon découvre dans l’eau son visage : nuper me in litore vidi. La scène se déroule dans une atmosphère estivale, comme le suggère la référence aux moissonneurs (messoribus).
Le passage retenu couvre les vers 6 à 27.

Deux thèmes nourrissent cet extrait : celui de la chaleur accablante d’une part, celui de l’amoureux éconduit d’autre part.

Des êtres accablés de chaleur

La chaleur écrase les bêtes et les hommes et chacun espère l’ombre.

Virgile évoque aux vers 3 et 4 une double recherche de la fraîcheur, sensible dans la répétition symétrique de nunc : celle des animaux domestiques est rendue par l’hendiadys [2] umbras et frigora associé à la forme fréquentative capto (chercher à prendre, dérivé de capio) ; celle des lézards (lacertos) est moins compréhensible, dans la mesure ou cet animal recherche la chaleur. Le choix du verbe occultant n’est pas anodin : c’est déjà le thème de la poursuite amoureuse qui se tisse ici. Métaphoriquement, le lézard protégé par les buissons d’épines (spineta) est cet Alexis qui se dérobe aux appels de Corydon.

L’évocation de l’atmosphère étouffante est reprise au vers 10 grâce à l’ablatif rapido aestu qui encadre l’expression fessis messoribus comme pour mimer un emprisonnement, un enfermement dans ce cadre étouffant. L’adjectif rapido, qu’on peut traduire par "brutal(e)", appliqué à la chaleur, contraste fortement avec la lenteur ambiante. La référence à la servante qui broie de l’ail et du serpolet est une invitation au plaisir sensuel du repas, comme en témoigne le terme olentis, mis en valeur par sa place en toute fin du vers 11.

Le thème de la chaleur accablante s’achève enfin avec l’expression sole sub ardenti, mise en valeur par la coupe penthémimère [3] et associé à la présence stridente des cigales (raucis cicadas). Une fois encore, le choix de l’animal se révèle très symbolique. Selon Platon en effet, les cigales, avatars d’hommes si amoureux du chant qu’ils en oublièrent définitivement le boire et le manger, sont les préférées des Muses. Elles sont donc liées au chant poétique en général, et à celui de Corydon en particulier, qui évoque dès le début ses vers (carmina) et qui est, avec ces mêmes cigales, la seule présence sonore dans cet univers écrasé de soleil.

Un amoureux éconduit

Dans cet univers dévolu à la recherche du repos, la détresse de Corydon détone manifestement. c’est ce qu’annonce au vers 12 le connecteur at, qui marque comme toujours une antithèse forte. Le berger interpelle fébrilement son amant disparu et regrette ses amours imparfaites.

L’amour qu’on cherche

C’est d’abord un assaut de questions rhétoriques marquées du sceau de la préciosité héritée du modèle grec. L’épithète crudelis, l’évocation de la mort de l’amoureux éconduit, l’appel à la pitié (miserere) le choix d’un pluriel de majesté (nostri) participent de cette préciosité.

L’amour qu’on fuit

C’est ensuite (vers 13 à 16), toujours sous forme de questions rhétoriques dramatisées cette fois par la forme interro-négative, un double regret de ses propres dédains. Presque paradoxalement, Corydon souffre de ne plus souffrir du tumulte de ses relations orageuses avec Amaryllis, résumées en deux groupes nominaux : tristis iras et superba fastigia. L’évocation très elliptique de Ménalque (le verbe pati n’est pas repris) sonne comme une anticipation ironique du mépris d’Alexis. Une version amoureuse de "l’arroseur arrosé", en quelque sorte ! Quamvis ille niger, quamvis tu candidus esses, se lamente Corydon dans un vers à la forte symétrie. Symétrie des liens d’opposition, symétrie des pronoms, symétrie des couleurs. Le corps hâlé, brûlé par le soleil, est la marque du travailleur condamné à la vie des champs ; la blancheur est le symbole de l’aristocrate.

Séduction ou corruption ?

Quelle stratégie mettre en place alors pour séduire l’aimé ?

Protester d’abord de sa propre beauté. Après avoir adressé une mise en garde que dramatise l’apostrophe initiale o formose puer, Corydon développe le thème de l’opposition entre noir (nigra) et blanc (alba) au vers 18, dans une analogie au caractère champêtre. Il invite par là le jeune Alexis à se méfier des apparences : malgré sa floraison blanche, le troène a des fruits amers et toxiques, le vaciet (autre nom de la myrtile) produit des fruits noirs mais comestibles. Corydon conclut son plaidoyer au vers 25 par ce cri du cœur : "Nec sum adeo informis". Ce cri, à cause de l’adverbe adeo, sonne un peu comme un aveu de laideur... Du coup, la comparaison finale avec Daphnis [4] et l’idée d’un concours de beauté paraît d’une assez grande prétention !

Faire ensuite le compte de ses richesse. Or, dans cette civilisation pastorale, la richesse se mesure en troupeaux. C’est pourquoi l’adverbe exclamatif quam rythme le vers 20, mettant en valeur les adjectifs dives et abundans. C’est pourquoi également les termes mille et agnae sont orgueilleusement mis en valeur à chaque extrémité du vers 21. C’est pourquoi enfin, le vers 22 insiste sur l’abondance du lait en toute saison, comme l’atteste l’antithèse entre les ablatifs aestate et frigore. Blancheur des agnelles et blancheur du lait (nivei lactis) : voilà la revanche de Corydon sur la noirceur de son teint ! Son exaltation l’amène à se comparer au légendaire Amphion [5] , berger et poète. Jamais Corydon n’oublie sa deuxième vocation : chanter.

Conclusion

Virgile ne se borne pas ici à imiter Théocrite [6]. Comme souvent, il use de son habileté à évoquer la vie campagnarde pour donner vie à cette poursuite galante. Le thème du chant poétique parcourt aussi cette bucolique : Virgile n’est jamais très loin de ses personnages.

Voir en ligne : Théocrite, modèle de Virgile

Notes

[1Les Sicules (en latin Siculi) sont un ancien peuple de la Sicile auquel l’île doit son nom.

[2L’hendiadys ou hendiadyn consiste à coordonner grammaticalement deux noms dont l’un devrait être logiquement subordonné à l’autre parce que exprimant deux aspects d’une même notion.

[3Située après le cinquième demi-pied, coupe classique dans l’hexamètre latin.

[4Daphnis, fils d’Hermès et d’une nymphe, était un berger de Sicile d’une grande beauté

[5Les fils de Jupiter et d’Antiope, Amphion et Zéthus, furent élevés par des bergers sur le Cithéron et les autres montagnes de la Béotie. Leurs inclinations furent différentes : Zéthus s’adonna aux soins des troupeaux, et Amphion rechercha le doux commerce des Muses. Il se passionna pour la musique, et Mercure, dont il fut le disciple, lui donna une lyre merveilleuse.

[6Pour voir le texte de Théocrite, suivre le lien associé à cet article.

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