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Publié : 20 juin 2012
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EAF 2012 - Série L - Corrigé du commentaire de texte

Vous trouverez le texte de Jean de Léry (à la dernière phrase près) sur Wikipédia

Commentaire

Introduction

Le XVIe siècle est pour les occidentaux le siècle par excellence des découvertes fabuleuses. Découvertes scientifiques, avancées technologiques, découvertes géographiques, rencontre de peuples jusque là inconnus. C’est aussi une époque où la confiance en l’homme et en sa capacité de raisonnement est fortement marquée. Rien d’étonnant donc à voir d’éminents penseurs comme Montaigne se pencher sur ceux qu’on nomme à l’époque des "sauvages" ; ou d’insatiables explorateurs comme Jean de Léry engager un fructueux dialogue avec des hommes dont tout les sépare.

Que peut-on se dire quand on est si différent ? A cette question, Jean de Léry tend à répondre que, malgré ce qu’on nomme aujourd’hui "le choc des civilisations", le dialogue est toujours possible pourvu qu’on ait la volonté de communiquer et de convaincre.

I. Le choc de deux civilisations

Deux civilisations se rencontrent dans ce texte : celle des Européens, fondée sur le travail et le gain ; celle des "sauvages", fondée sur la frugalité et l’insouciance.

A) Valeurs occidentales

L’appât du gain est le moteur de la civilisation occidentale, comme en témoigne la référence au "marchand" ligne 13. Sa richesse, proprement inconcevable pour un "sauvage", est rendue par une comparaison et une énumération aux lignes 14 et 15. L’opposition entre "un tel seul" et "tout le bois", aux lignes 16 et 17, achève de peindre l’avidité du riche occidental.

Cette soif de biens ne se fait pas dans la facilité. Elle nécessite de "travailler" (l. 34). Il faut ici indiquer les deux sens de ce verbe. Travailler, c’est d’abord souffrir. En ce sens, "travailler à passer la mer" évoque la difficulté des voyages maritimes à l’époque, comme le confirme l’expression "sans endurer tant de maux", ligne 32. L’autre valeur, sous-jacente, est celle que nous utilisons communément.

A l’opposé de ces valeurs, le vieux sage Tupinamba défend des vertus fondées sur la frugalité et l’insouciance.

B) Valeurs "américaines"

Ce qui importe à interlocuteur de Jean de Léry transparaît dans la remarque suivante, qui évoque le destin de ceux qui nous survivent : "la terre qui vous a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ?" La répétition du verbe "nourrir" et la forme interro-négative de cette question rhétorique renforcent l’idée que la valeur essentielle est la subsistance et non la possession. A cette phrase fait écho l’affirmation suivante, marquée par une répétition et un parallélisme identiques : "après notre mort, la terre qui nous a nourris les nourrira" (lignes 36 et 37).

Du coup, face à des valeurs qu’il ne partage pas, le vieillard Tupinamba laisse à plusieurs reprises éclater sa surprise : "vous en faut-il tant ? (ligne 12) "à qui est tout le bien qu’il laisse ?" (ligne 24). Une surprise qui va jusqu’à l’incrédulité railleuse : "tu me contes merveilles". Comprenez : "tu me racontes des balivernes !" Notons au passage que si le vieux sage est qualifié de "pauvre sauvage" (lignes 38 et 39), il faut saisir dans ces propos de Jean de Léry un sentiment d’admiration et non de pitié : la pauvreté des Tupinambas est assumée et volontaire.

II. Le dialogue au-delà des clivages

A ce stade de l’étude, il pourrait sembler que s’opposent ici deux point de vue inconciliables sur le monde. Il n’en est rien, car il s’engage entre les deux hommes un dialogue qui témoigne de leur volonté réciproque de communiquer et de convaincre.

A) La volonté de communiquer

Il s’agit d’abord de renverser les barrières qui séparent deux mondes.

Première barrière : celle de la langue. Jean de Léry traduit ainsi à plusieurs reprises des termes de la langue Tupinamba : arabotan, Mairs, Peros. Qu’est-ce qui l’y pousse ? Désir de faire "couleur locale ?" Peut-être. Souci de marquer l’authenticité de cet entretien ? Sans doute - et la phrase qui clôt le texte confirme ce souci. Volonté de marquer implicitement les difficultés de cet entretien auquel assiste un "truchement", comme dans le texte B ? Sûrement.

Deuxième barrière : la méconnaissance réciproque de deux civilisations. Face au "sauvage" Léry opte pour la pédagogie, "[s]’accommodant toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues" (lignes 14 et 15). Il s’agit ici d’évoquer des objets certes exotiques pour le bon vieillard mais connus de lui - et surtout synonymes de rang et de richesse. Notons que Jean de Léry ne s’arrête pas sur la valeur intrinsèque de cette pacotille [1] de "couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises" : il sait que ce qui fait la valeur d’un bien, c’est sa rareté.

B. La volonté de convaincre

Ceci posé, le dialogue peut s’engager. L’initiative en est au vieillard. Il est celui qui pose les questions, dirige les débats et tire les conclusions. Curieusement, on a l’impression d’entendre un de ces dialogues socratiques où le philosophe grec amène son interlocuteur à découvrir une vérité en le pressant de multiples questions [2]. Cette vérité, c’est que le comportement des occidentaux fait d’eux "de grands fols" (ligne 31) que la soif de posséder amène à "endurer tant de maux" (ligne 32).

A la curiosité du Tupinamba fait écho l’enthousiasme coopératif du Français, dont les réponses sont empressées et positives : "oui" s’exclame-t-il ligne 13, "si fait, si fait" renchérit-il ligne 21. De Léry est fasciné par ses hôtes, qu’il qualifie de "grands discoureurs" (ligne 22), et plus particulièrement par le vieillard, qu’il juge "nullement lourdaud", dans une litote qui renforce son propos.

Léry est déjà persuadé de la sagesse de ses hôtes. Qui s’agit-il alors de convaincre, et de quoi ? Nous touchons ici à la finalité de ce dialogue, à travers lequel Jean de Léry cherche à convaincre son lecteur de trois choses :

  1. Nous ne sommes pas supérieurs aux autres sociétés humaines ;
  2. un sauvage sait porter sur notre civilisation un regard lucide et distancié ;
  3. nous devons réfléchir aux fondements de notre société et revoir notre échelle de valeurs .

Conclusion

Ce dialogue a donc une visée argumentative indéniable. il démontre la sagesse des prétendus sauvages, la possibilité d’un dialogue entre cultures différentes et l’importance d’un regard extérieur sur notre civilisation. Il prend aussi un pari implicite : celui de la transmissibilité d’une expérience personnelle.

C’est un texte à méditer dans le contexte contemporain de la mondialisation, qui exacerbe les conflits à mesure qu’elle gomme les différences. Il constitue un plaidoyer somme toute très moderne pour la préservation des cultures en danger.

Notes

[1La pacotille est au sens propre une "marchandise qui, ne payant pas de fret, était embarquée par le capitaine, les hommes d’équipage ou les passagers, dans le but de faire du commerce pour leur propre compte"

[2Cette technique s’appelle la maïeutique, destinée selon Socrate, à "faire accoucher" les âmes.

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