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Publié : 23 septembre 2012
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Fin de partie - Etude de l’exposition

Introduction

Après le succès inattendu de En attendant Godot, Beckett prend sa carrière théâtrale au sérieux, à tel point qu’il lui faudra deux ans pour mener à bien sa seconde pièce en français : Fin de partie. Cette œuvre assoit définitivement sa réputation de dramaturge et consacre son statut d’auteur austère et exigeant.
C’est oublier un peu vite, peut-être, l’intérêt de Beckett pour l’univers des clowns : le dramaturge n’a ainsi jamais caché son admiration pour l’acteur burlesque Buster Keaton, "l’homme qui ne rit jamais", qu’il fit d’ailleurs figurer au générique d’un film expérimental de 17 minutes intitulé... Film !.

On voudrait montrer ici qu’en dépit d’un climat a priori austère et sombre, cette exposition possède malgré tout une vraie force comique, sensible à la fois dans le rythme de la scène et dans son contenu.

Un climat digne d’une tragédie

Ce qui frappe d’emblée, c’est à la fois le caractère dépouillé du passage et sa tonalité extrêmement sombre.

Un texte dépouillé

Dépouillement du texte et sobriété du décor s’unissent ici pour créer une véritable atmosphère de tragédie.

Sobriété du décor

D’emblée, l’auteur multiplie les connotations péjoratives : l’éclairage est "grisâtre", les fenêtres sont "petites", "haut perchées" et occultées par des "rideaux fermés".

Les accessoires sont peu nombreux : dans un décor nu figurent "un tableau retourné", "deux poubelles", "un fauteuil à roulettes", sans compter l’escabeau que Clov se met en devoir de transporter d’une fenêtre à l’autre. Si insolites soient-ils, ces accessoires doivent, dans l’esprit du spectateur, avoir une utilité dramatique [1] : notre curiosité, du coup, s’en trouve aiguisée...

Sobriété de l’expression

Le laconisme des didascalies est chose normale au théâtre. Néanmoins, il se met ici au diapason de l’économie de moyens générale. On relèvera plusieurs caractéristiques : l’utilisation du présent tout d’abord, puisque l’action s’inscrit dans la durée de la représentation : "Il tourne la tête, regarde la fenêtre à droite." ; le recours fréquent aux phrases averbales ensuite : ""Teint très rouge", Rire bref" ; le choix de phrases simples ou d’indépendantes juxtaposées enfin : la page 12 en présente un exemple éloquent.

Une tonalité sombre

Lieux lugubres, personnages murés dans leur handicap, propos désespérés : tout concourt à faire de cette scène un tableau particulièrement sombre.

lieux

On ne reviendra pas sur l’éclairage "grisâtre". On relèvera cependant les éléments qui font de ce lieu un véritable taudis : de "vieux draps", des "poubelles", "un grand mouchoir taché de sang". Certains metteurs en scène, tel Alain Timar, insistent fortement sur cet aspect.

personnages

Les protagonistes de cette pièce sont des épaves : Clov a "une démarche raide et vacillante" ; Hamm est assis dans un "fauteuil à roulettes". Encore ne sait-on pas que se cachent dans les poubelles les parents de Hamm, cul-de-jatte relégués par le fils ingrat dans ces conteneurs immondes. On sait par ailleurs qu’il s’agit là chez Beckett d’un processus d’immobilisation des personnages qui tend à s’accentuer de pièce en pièce.

propos

Les premières paroles de Clov sont déroutantes. C’est bien sûr une provocation beckettienne que de débuter une pièce par les mots "C’est fini", mais il y a autre chose. Ici s’esquissent le caractère de Clov et les rapports qui l’unissent à son compagnon d’infortune.

  • Le pessimisme de Clov
    En dépit d’une amorce tonitruante, le propos perd en assurance dès la première phrase, puisqu’on passe d’une affirmation catégorique "Fini" à un doute prononcé : "Ca va peut-être finir." Malgré une révolte dont on ignore véritablement ce qu’elle recouvre, à cause notamment du sujet impersonnel ("On ne peut plus me punir"), un pessimisme quasi philosophique imprègne le court et laborieux monologue. Ainsi, la référence aux "grains qui s’ajoutent aux grains" fait référence au philosophe Eubulide de Milet, et plus particulièrement au paradoxe du tas. Par-delà cette référence, Clov veut signifier combien pour lui "Le temps se manifeste comme une succession de mutations à la fois sans poids et écrasantes" (F. Thierry)
  • Des rapports dominant-dominé
    Quant aux rapports qu’entretiennent les deux personnages, disons-le tout net : Clov est l’esclave de Hamm, dont le pouvoir est symbolisé par le "sifflet" qu’il détient. Lorsque Clov énonce les dimensions de sa cuisine ("trois mètres sur trois mètres sur trois mètres") ce sont les dimensions d’une cage qu’il donne : lorsqu’on évalue spontanément les dimensions d’une pièce, on en exclut en général la hauteur !

Une exposition potentiellement comique

Mais si le fonds de cette scène peut paraître éminemment triste, voire tragique, il n’en demeure pas moins que son traitement scénique se prête aux effets comique les plus appuyés.

Une scène très rythmée

On sait en effet combien le théâtre comique a besoin de rythme pour assurer son efficacité : c’est le secret d’un auteur aussi indémodable que Feydeau, dont les pièces reposent sur un enchainement ininterrompu de scènes échevelées.

L’attitude compulsive de Clov

Le principal ressort comique repose ici sur la pantomime [2] de Clov. Les deux tiers du passage sont consacrés à cette activité harassante ! Les déplacements sont clairs et mesurés avec précision par la didascalie ("six pas vers la fenêtre à droite" ; "trois pas vers la fenêtre à gauche" ; "un pas vers la fenêtre à droite". Certains ont voulu y voir une sorte de chorégraphie pythagoricienne. Mais il s’agit simplement d’une symétrie maniaque, indépendante de toute logique [3] et qui prétend dérisoirement compenser le manque de cohérence du monde.

Redondances et répétitions

Beckett souligne avec un certain plaisir les attitudes symétriques adoptées par son personnage : "Il regarde la fenêtre à droite, la tête rejetée en arrière" ; "Il regarde la fenêtre à gauche, la tête rejetée en arrière" ou encore, à quatre reprises "il descend de l’escabeau"). Or, on sait combien la répétition est source de comique. Clov est aussi l’héritier des clowns, ou de ces burlesques américains qui font l’admiration de Beckett. Le "teint très rouge" des deux personnages principaux corrobore ce rapprochement.

Une utilisation subtile des ressorts du comique

Sur cette base répétitive se greffent des effets comiques traditionnels dont Beckett joue avec maîtrise.

comique de gestes

On sait, depuis Bergson [4] que le rire est aussi "du mécanique plaqué sur du vivant". Par ses gestes raides ainsi que par sa diction de robot, Clov participe de ce rire bergsonien. Par ailleurs, l’existence d’accessoires triviaux comme les poubelles ancre la pièce dans la farce et l’empêchent de basculer dans le tragique ou le pathétique.

comique de caractère

Le monologue laborieux de Clov, ponctué de nombreux silences [5], peut lui aussi donner lieu à une interprétation comique dans la mesure où il révèle la fêlure du personnage : "Par ces premiers mots, on n’entre pas dans une classique scène d’exposition, et le propos du personnage est pour ainsi dire suspendu entre présence et absence - présence d’un corps sur scène, absence de toute émotion, de toute manifestation psychique." (J.-P. Damour) Clov est incapable de donner un sens à sa vie.

comique de l’absurde

On en vient du coup à mettre en avant une autre forme de comique, si typique de l’époque qu’on l’a associée - à tort ou à raison - à nombre d’auteurs de l’époque : l’absurde. Peut-être, concernant un auteur d’origine anglo-saxonne, serait-on mieux fondé à parler de nonsense [6]. La volonté de Beckett est à la fois de montrer des personnages désemparés dans un monde qui s’écroule et de renouveler en les contestant les règles qui régissent le théâtre. D’où notre surprise et cette impression d’étrangeté à la lecture de la pièce.

Conclusion

L’intérêt de cette exposition est triple :

  • elle se définit comme visuelle et non littéraire et souligne ainsi la spécificité de l’art théâtral ;
  • elle prend systématiquement le parti d’un dépouillement caractéristique du style de Beckett et révèle du coup un univers très personnel ;
  • elle autorise des interprétations variées entre ces deux pôles opposés que sont le tragique et le burlesque et favorise ainsi le travail du metteur en scène.

Symboliquement, on peut interpréter ce début comme une expérience de théâtre dans le théâtre : Clov est en quelque sorte le metteur en scène et le régisseur de ce qui va se jouer sous nos yeux. Il faut que tout soit prêt pour la représentation, le jeu.

Une autre interprétation fait de la pièce entière une partie d’échecs entre Clov et Hamm - plus précisément une fin de partie - ce moment où ne subsistent plus que les rois et quelques pions (Nagg et Nell ?). Dans sa cuisine, Clov attend alors le coup de Hamm : "a moi de jouer", dit le paraplégique...

Certains voient même dans ce bunker isolé où vivent les protagonistes de la pièce un avatar du crâne humain vu pour ainsi dire de l’intérieur (les fenêtres représenteraient alors les yeux...)

Mais gardons-nous de voir dans cet univers trop de signes : "On ne serait pas en train de signifier quelque chose ?" demande Hamm avec angoisse. Ironie de Beckett, qui ne prétend, lui, rien "signifier"...

Voir en ligne : Fin de Partie en anglais (Endgame) - On rappellera que S. Beckett était bilingue !

Notes

[1"Si dans le premier acte vous indiquez qu’un fusil est accroché au mur, alors il doit absolument être utilisé quelque part dans le deuxième ou le troisième acte. Si personne n’est destiné à s’en servir, il n’a aucune raison d’être placé là." (Tchekov)

[2Ce qui, dans le rôle d’un acteur ou d’un chanteur, relève de l’expression par le geste, de la mimique, du comportement scénique (par opposition à ce qui est parlé ou chanté).

[3Clov pouvait accomplir sa tâche avec bien plus d’efficacité et de rigueur.

[4Philosophe français (1859-1941)

[5(Un temps) est la didascalie préférée de Beckett dans Fin de Partie.

[6"Tout comme l’humour noir, auquel il est souvent lié, le nonsense est souvent considéré comme une des formes les plus pures de l’humour, tant il est loin de l’ironie et d’autres formes du comique. Né en Angleterre, il désigne une forme d’humour lié à l’absurdité ou à l’excentricité." Nicolas Cremona