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Publié : 13 novembre 2012
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"Hurlez si vous voulez !"

Le texte

Dans Les Bonnes, une pièce de Jean Genet (1910-1986) très largement inspirée d’un fait divers macabre, deux sœurs, Solange et Claire, jouent à tuer symboliquement leur maîtresse. Claire s’est déguisée en « Madame », et Solange se prend au jeu...

SOLANGE - Hurlez si vous voulez ! Poussez même votre dernier cri, Madame ! (Elle pousse Claire qui reste accroupie dans un coin.) Enfin ! Madame est morte ! étendue sur le linoléum... étranglée par les gants de la vaisselle. Madame peut rester assise ! Madame peut m’appeler mademoiselle Solange. Justement. C’est à cause de ce que j’ai fait. Madame et Monsieur m’appelleront mademoiselle Solange Lemercier... Madame aurait dû enlever cette robe noire, c’est grotesque. (Elle imite la voix de Madame.) M’en voici réduite à porter le deuil de ma bonne. À la sortie du cimetière, tous les domestiques du quartier défilaient devant moi comme si j’eusse été de la famille. J’ai si souvent prétendu qu’elle faisait partie de la famille. La morte aura poussé jusqu’au bout la plaisanterie. Oh ! Madame... Je suis l’égale de Madame et je marche la tête haute... (Elle rit). Non, monsieur l’Inspecteur, non. ..Vous ne saurez rien de mon travail. Rien de notre travail en commun. Rien de notre collaboration à ce meurtre... Les robes ? Oh ! Madame peut les garder. Ma sœur et moi nous avions les nôtres. Celles que nous mettions la nuit en cachette. Maintenant, j’ai ma robe et je suis votre égale. Je porte la toilette rouge des criminelles. Je fais rire Monsieur ? Je fais sourire Monsieur ? Il me croit folle. Il pense que les bonnes doivent avoir assez bon goût pour ne pas accomplir de gestes réservés à Madame ! Vraiment il me pardonne ? Il est la bonté même. Il veut lutter de grandeur avec moi.

Jean Genet, les Bonnes

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Introduction

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Corpus de textes

En 1933, aux Mans, deux sœurs assassinent sauvagement leur maîtresse et sa fille : le fait divers émeut la France entière et les écrivains s’en emparent. Jean Genet, notamment, s’en inspire librement pour rédiger sa pièce Les Bonnes (1947). On voit chez Genet comment les deux domestiques - Solange et Claire - se travestissent pour jouer le meurtre symbolique de Madame. Bientôt cependant, Solange se prend à ce jeu dont elle a du mal à voir les limites.
Nous verrons, dans le passage que nous allons analyser aujourd’hui, combien l’attitude de Solange s’apparente à la fois à un jeu et - de son propre aveu - à un « travail ».

Développement

1 L’attitude de Solange est un jeu

Comme un enfant ou comme un acteur, Solange joue consciencieusement.

1.1 Solange joue à Madame...

D’une part, la bonne prend un plaisir manifeste à singer Madame. Ce mimétisme affecte à la fois l’habillement et le langage de Solange.
Les accessoires nommés dans ce court passage opposent clairement le monde des bonnes, symbolisé par « les gants de la vaisselle », évocateurs de réalités triviales, à celui des maîtresses, qui portent des robes : « Madame aurait dû enlever cette robe noire », « Les robes ? Oh ! Madame peut les garder », et encore « Maintenant j’ai une robe et je suis votre égale ». Cette dernière citation est capitale : dans le jeu, et particulièrement dans le jeu théâtral, paraître c’est être. La revanche de Solange débute ainsi par l’appropriation clandestine, « la nuit en cachette », de la garde-robe de Madame.

Mais c’est surtout dans le domaine du langage que se révèlent les emprunts de Solange à sa maîtresse. La bonne a recours à deux procédés.
D’un côté, elle la met en scène et lui prête des propos indignés : "M’en voici réduite à porter le deuil de ma bonne. À la sortie du cimetière, tous les domestiques du quartier défilaient devant moi comme si j’eusse été de la famille. J’ai si souvent prétendu qu’elle faisait partie de la famille. La morte aura poussé jusqu’au bout la plaisanterie." . Trois fragments montrent combien Solange hausse pour l’occasion son niveau de langue : elle va utiliser la périphrase « M’en voici réduite à... » au lieu du banal « je dois » ; elle va également recourir à un plus que parfait du subjonctif : « comme si j’eusse été de la famille », fait-elle dire à sa patronne ; elle va enfin marquer l’hypothèse par le biais d’un futur antérieur : « La morte aura poussé jusqu’au bout la plaisanterie. »
D’un autre côté, elle va systématiquement détourner pour son propre compte les tics de langage de sa maîtresse et le ton condescendant qu’elle emploie : « Madame peut rester assise », « Madame peut m’appeler Mademoiselle Solange », « Les robes ? Oh ! Madame peut les garder. »Elle consacre ainsi l’inversion des rôles dont elle rêve et qui se présente comme de véritables Saturnales [1].

1.2 Solange joue son avenir

D’autre part, Solange joue ici son avenir, dans le double sens de l’expression.

C’est en effet rien moins qu’un meurtre qui est projeté par la bonne : « Madame est morte ! étendue sur le linoléum... étranglée par les gants de la vaisselle. » Ce court passage paraît à la fois tragique et dérisoire : tragique parce qu’il reprend mot pour mot un passage célèbre de Bossuet : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte ! » [2] ; dérisoire par l’évocation triviale de la « vaisselle » et du « linoléum ».

Solange joue ensuite les conséquences de ce « meurtre » avoué, avec une emphase qui s’appuie sur un solide jeu d’anaphores : « Non, monsieur l’Inspecteur, non. ..Vous ne saurez rien de mon travail. Rien de notre travail en commun. Rien de notre collaboration à ce meurtre... ». C’est pour Solange une nouvelle occasion de se confronter à l’autorité d’un interlocuteur fictif, « l’Inspecteur », et de se dérober derrière la barrière des négations aux questions inquisitrices.

La bonne joue enfin le jugement porté sur son acte fantasmé. Par « jugement », il ne faut pas entendre sentence judiciaire, mais verdict moral. En effet, c’est « Monsieur » qui devient maintenant l’interlocuteur invisible de la meurtrière. Le propos de Solange conserve un certain respect pour le maître, comme en témoigne le recours à la troisième personne : « Je fais rire Monsieur ? Je fais sourire Monsieur ? Il me croit folle. Il pense que les bonnes doivent avoir assez bon goût pour ne pas accomplir de gestes réservés à Madame ! Vraiment il me pardonne ? Il est la bonté même. Il veut lutter de grandeur avec moi. » Malgré cette déférence apparente, il perce dans ce fragment une critique ironique de la tendance bourgeoise à se poser comme une référence morale et à monopoliser la pratique de la vertu : « Vraiment il me pardonne ? Il est la bonté même ». On peut même y percevoir un soupçon de menace : « Je fais rire Monsieur ? Je fais sourire Monsieur ? » Sous les questions inquisitrices de Solange, le rire n’est déjà plus qu’un sous-rire...

2 Solange préfère évoquer un « travail »

S’il s’agit d’un jeu, Solange, néanmoins, préfère pour sa part évoquer un « travail » : « Vous ne saurez rien de mon travail. Rien de notre travail en commun. Rien de notre collaboration à ce meurtre... »

2.1 Elle avoue la préméditation

Mais en évoquant devant l’Inspecteur fictif un « travail en commun », une « collaboration », Solange avoue la préméditation. Du coup, c’est son acte fantasmé qu’elle requalifie et son cas qu’elle aggrave, car il s’agirait légalement d’un assassinat [3].

Cependant, si l’on réfléchit un peu à l’étymologie des mots « travail » et « collaboration », on retrouve l’idée de souffrance.

2.2 Son attitude est la marque d’une contestation sociale

Cette souffrance est liée à la morgue (au mépris) des maîtres. Nous avons montré plus haut comment Solange reprend et détourne les propos de Madame. Son but est manifestement satirique, comme dans l’extrait de L’Île des Esclaves où Cléanthis singe Euphrosine. Dans le texte de Genet, Madame s’avoue hypocrite : « J’ai si souvent prétendu qu’elle faisait partie de la famille. » lui fait dire Solange. Cette hypocrisie confine même au cynisme : « La morte aura poussé jusqu’au bout la plaisanterie. » L’association incongrue des termes que nous venons de mettre en relief dénonce une nouvelle fois l’insupportable mépris des maîtres.

Face à cette attitude, Solange manifeste une violente soif de revanche. Elle met pour cela en place plusieurs stratégies.

Première stratégie : ridiculiser sa maîtresse. Dans ce fragment, l’hypocrisie de Madame tourne à sa propre confusion, puisqu’elle est obligée de côtoyer « tous les domestiques du quartier ». On est dans le cadre typique d’un comique de situation, qui est ici le véhicule de l’ironie et de la satire.

Deuxième stratégie : reconquérir sa fierté. Cette reconquête passe pour Solange par celle de son identité complète : « Madame peut m’appeler mademoiselle Solange. Justement. C’est à cause de ce que j’ai fait. Madame et Monsieur m’appelleront mademoiselle Solange Lemercier. » On appréciera la gradation qui préside à la succession de ces deux phrases. La fierté que nous évoquions éclate dans cette phrase ponctuée par un rire : « Je suis l’égale de Madame et je marche la tête haute... » [4], et dans cet autre passage que nous avons déjà analysé : « Maintenant, j’ai ma robe et je suis votre égale. »

Troisième stratégie : prendre soi-même le pouvoir. Dés le début du texte, Solange manifeste cette prise de pouvoir : « Hurlez si vous voulez ! Poussez même votre dernier cri, Madame ! » Deux phrases impératives s’enchaînent ici, alors que Madame est physiquement dominée : Claire, qui joue le rôle de Madame, est « accroupie dans un coin » précise une didascalie. De cette prise de pouvoir violente, Solange tire à la fois un soulagement, qui s’exprime laconiquement par l’adverbe "Enfin !", et une jouissance, sensible dans cette phrase que nous avons déjà citée : " Poussez même votre dernier cri, Madame !", laquelle combine curieusement les affres de l’agonie ("exhaler son dernier soupir") et celles de la naissance ("pousser son premier cri").

2.3 Son attitude est aussi une affaire personnelle...

Mais le mot « travail » peut adopter également une acception plus psychologique, voire psychanalytique. L’implication de Solange, en effet, n’est pas qu’une revanche sociale : il y a quelque chose dans son attitude de bien plus personnel, comme en témoigne le passage suivant, d’apparence anodine : « Vous ne saurez rien de mon travail. Rien de notre travail en commun. ». Solange, visiblement, n’associe pas spontanément sa sœur à son rêve macabre.

Elle revendique au contraire personnellement le meurtre de Madame : « Madame peut m’appeler mademoiselle Solange. Justement. C’est à cause de ce que j’ai fait. » Mis en valeur par la ponctuation, l’adverbe que nous avons souligné doit être rétabli dans son sens plein : conformément à la justice. Grâce au meurtre fantasmé, désigné par la périphrase « ce que j’ai fait », Solange pense rétablir une justice bafouée. Nous avons mis en gras un phénomène de paréchèse [5] qui, par le jeu d’échos qu’il suggère, met en relief le redoutable ego de Solange. A la fin de ce fragment, on la voit déclarer que Monsieur « veut lutter de grandeur avec [elle] ».

Mais le discours de la bonne est chargé d’incohérences. D’une part, si « Madame est morte », comment concevoir qu’elle déplore ensuite « porter le deuil de [sa] bonne » ? Ne serait-ce pas que la véritable cible de la violence homicide de Solange est en fait sa sœur Claire ? D’autre part, que veut-elle dire en prétendant « lutter de grandeur » avec Monsieur ? C’est que le sacré est réversible : le criminel et le saint se rejoignent parce qu’ils sont tous deux intouchables et le crime de Solange sanctifie autant que la « bonté » de Monsieur. Voilà pourquoi elle se glorifie de porter « la toilette rouge des criminelles ». Voilà pourquoi également le style de l’humble bonne prétend se hausser jusqu’à celui de la tragédie - jusqu’à déclamer un authentique alexandrin : « Maintenant, j’ai ma robe et je suis votre égale ». Solange sait bien , pourtant, combien sa grandiloquence paraîtra ridicule : « Je fais rire Monsieur ? Je fais sourire Monsieur ? »

Conclusion

Solange est-elle donc « folle », comme elle en fait elle-même l’hypothèse ?

Pas encore, car elle est consciente de jouer un jeu : le meurtre de la patronne n’est ici qu’un fantasme délibéré et libératoire. Ce qui est inquiétant, en revanche, c’est la confusion qui s’opère entre Claire et Madame dans l’esprit de Solange.

Au-delà de sa portée sociale et psychologique, ce fragment a l’intérêt de donner une place nouvelle à la domesticité sur la scène théâtrale. Longtemps cantonné au rôle comique d’un faire-valoir toujours un peu grossier, le voilà qui accède (mais le processus était déjà largement entamé avec Hugo) au statut de personnage essentiel digne même de se hausser jusqu’à un certain tragique.

Documents joints

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Notes

[1Les Saturnales sont durant l’antiquité romaine des fêtes en l’honneur du dieu Saturne. L’ordre hiérarchique des hommes et logique des choses y est inversé de façon parodique et provisoire : ainsi, l’autorité des maîtres sur les esclaves est provisoirement suspendue.

[2Jacques-Bénigne Bossuet , Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre (1670)

[3« Le fait de donner volontairement la mort à autrui constitue un meurtre. (...) Le meurtre commis avec préméditation constitue un assassinat. » (code pénal).

[4Un mot sur ce rire que nous venons de mentionner : on peut certes l’interpréter comme le ricanement d’une démente, mais n’est-ce pas plus subtilement un délicieux trait d’humour noir de Solange qui risque justement sa tête ?

[5figure de style qui consiste en un rappel systématique de syllabes identiques au début de termes successifs.