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Publié : 20 janvier 2013
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"Je suis sale..."

Le texte

Bernard Buffet - illustration pour l’Enfer de Dante

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ? Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence, et, quand l’un d’eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu’il ne s’en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable d’entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim : il faut que chacun vive. Mais, quand un parti déjoue complètement les ruses de l’autre, ils ne trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse délicate qui couvre mes côtes : j’y suis habitué. Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa place : elle m’a rendu eunuque, cette infâme. Oh ! si j’avais pu me défendre avec mes bras paralysés ; mais, je crois plutôt qu’ils se sont changés en bûches. Quoi qu’il en soit, il importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur. Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui n’a pas refusé, l’intérieur de mes testicules : l’épiderme soigneusement lavé, ils ont logé dedans. L’anus a été intercepté par un crabe ; encouragé par mon inertie, il garde l’entrée avec ses pinces, et me fait beaucoup de mal ! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement alléchées par un espoir qui ne fut pas trompé. Elles ont regardé avec attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain, et, se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu, tandis qu’il est resté deux monstres, sortis du royaume de la viscosité, égaux par la couleur, la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma colonne vertébrale, puisque c’est un glaive.

Isidore ducasse, comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror, IV

Introduction

Mort à seulement 24 ans, Isidore Ducasse (1846-1870) autoproclamé "comte de Lautréamont", est l’homme d’une œuvre dont l’importance est sans commune mesure avec sa relative minceur. On lui doit les extraordinaires Chants de Maldoror, ensemble de "chants" poétiques, lyriques et hallucinés rythmés par la présence du maléfique et monstrueux Maldoror.

L’extrait ci-dessus présente un monstre inouï ou, si l’on préfère, hyperbolique. Monstre par décomposition, par métamorphose, par amputation et substitution, par parasitage, c’est une créature victime de tous les fléaux possibles. Mais à travers le portrait de cette créature improbable, c’est surtout un bijou d’humour noir que nous livre Lautréamont, comme en témoigne le réseau d’indices et de preuves que nous allons nous attacher à mettre au jour.

Commentaire

Le monstre qui s’exprime ici est inouï à plus d’un titre...

Un monstre inouï

C’est en effet un incroyable condensé de toutes les causes qui peuvent conduire à la monstruosité.

par décomposition

Premièrement, c’est un être particulièrement répugnant qui s’exprime ici, victime d’un état de décomposition avancée imputable à la fois à la saleté, à la maladie et à la mort.

  • associée au manque d’hygiène

"Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. " Ainsi débute le texte, fortement marqué par le rythme ternaire créé par l’association des trois phrases. Si la première, caractérisée par la succession de trois monosyllabes, ressort du pur constat, il n’en va pas de même des deux autres, chargées de connotations péjoratives à travers l’évocation des "poux" et des "pourceaux", animaux vecteurs de souillures, dont la complicité maléfique semble renforcée par l’écho sonore qu’ils entretiennent. Le dernier mot de la citation, "vomissent", habilement mis en valeur par la segmentation de la phrase, met une touche finale à cette impression de dégoût. Prosaïquement, sa nuque est assimilée par le biais d’une comparaison à "un fumier". Le narrateur poursuit sur un mode plus poétique marqué par le recours à la litote et la douceur des sonorités : "Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages."

  • résultant d’une maladie

Plus terrible encore que ce manque d’hygiène, c’est la maladie qui provoque et accélère la décomposition du narrateur : "Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre."
Ici, la densité des termes connotés ainsi que le jeu des allitérations en "r" qui en renforcent la cohésion concourent à accentuer le malaise qui se dégage du texte.

  • résultant de la mort

L’issue fatale de la maladie ne semble pas faire de doute. "Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ?" Ce qui frappe pourtant, c’est moins le statut de "cadavre", dramatisé par le commentaire entre parenthèses, que le statut implicite de mort-vivant. C’est que la phrase interro-négative qui clôt la citation ci-dessus met en relief un violent paradoxe : plus le narrateur meurt, plus le supplice de son existence se prolonge, comme en témoigne notamment l’écho sonore que se renvoient les mots "pourriture" et "nourrissait" d’une part ; "exhalaisons" et "abondamment" d’autre part.

par métamorphose

Deuxièmement, c’est par métamorphose que Maldoror devient monstre. Ce sont ainsi ses membres qui se transforment, se paralysent et font de lui un être désarmé.

  • métamorphose des pieds

"Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair."
Les champs lexicaux du corps et de la végétation s’entrelacent ici intentionnellement dans une confusion entretenue par les négations "pas encore" et "ne plus", par l’approximation que constitue l’expression "une sorte de" et par le jeu subtil des sonorités (que l’on rapproche pour s’en rendre compte les mots "ventre", "végétation" et "vivace").

  • métamorphose des bras

Un constat similaire s’impose pour les membres supérieurs, "changés en bûches" : "Oh ! si j’avais pu me défendre avec mes bras paralysés ; mais, je crois plutôt qu’ils se sont changés en bûches. Quoi qu’il en soit, il importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur." Le passage est doublement dramatisé, à la fois par l’expression du regret ("Oh ! si j’avais pu...") et par la litote finale, ample mais incongrue, tant la noblesse du style contraste avec la trivialité du sujet.

par amputation et substitution

Troisièmement, c’est un double phénomène d’amputation - d’émasculation pour être précis - et de substitution qui transforme le narrateur en monstre. Quels en sont les facteurs ? Des animaux dont la caractéristique est l’analogie de forme et d’aspect avec l’organe auquel ils se substituent.

  • la vipère

Il en va ainsi de la vipère : "Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa place : elle m’a rendu eunuque, cette infâme." Les adjectifs, l’un trop faible ("méchante"), l’autre trop précieux ("infâme"), ne sont volontairement pas à la hauteur du supplice.

  • les hérissons

Même constat pour les hérissons : "Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui n’a pas refusé, l’intérieur de mes testicules". Nous sommes à nouveau dans l’atténuation, dans la litote même, qui transparaît dans le contenu des relatives.

  • le glaive

Plus surprenante est la présence du "glaive", que le narrateur évoque dans une sorte de prétérition : "Ne parlez pas de ma colonne vertébrale, puisque c’est un glaive".

par parasitage

Hérissons et vipère peuvent être qualifiés de parasites. Ce ne sont pas les seuls et la galerie des êtres malfaisants ou simplement opportunistes n’est pas brève.

  • animal

Il y a bien sûr la galerie des animaux, de nature et d’origine tout à fait diverses, pour ne pas dire hétéroclites.

- les poux

Il y a d’abord les poux, dont l’action est soulignée par un verbe connotant la souffrance : "Les poux me rongent."

- les crapauds

Il y a ensuite, plus original, les crapauds : "Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence". On notera au passage la préciosité décalée de l’expression "a pris résidence".

- le caméléon

Il y a encore, plus improbable s’il se peut, le caméléon : "Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim". Idée absurde, ne serait-ce qu’à cause du régime alimentaire du caméléon. Ce qui intéresse ici, c’est avant tout la passivité du narrateur, condamné par sa paralysie à devenir un simple territoire.

- les hérissons

Cette prise de possession territoriale, les hérissons l’ont menée, on l’a vu, avec une violence castratrice, élisant domicile dans les bourses débarrassées des testicules, puis, " l’épiderme soigneusement lavé, ils ont logé dedans." Que de délicatesse dans la subordonnée participiale !

- le crabe

Nul besoin d’être psychanalyste pour deviner que tout ce qui peut évoquer le système uro-génital est l’objet de l’acharnement de tous ces parasites. Ainsi, " L’anus a été intercepté par un crabe". "Intercepter" a ici le sens de boucher, d’obstruer.

- les méduses

L’attaque des méduses, qui "ont tellement écrasé [les fesses] par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu", poursuit le même objectif : détruire tous les organes qui ont un lien avec l’excrétion et/ou le sexualité. Les méduses sont animées par ailleurs d’un appétit, d’une détermination et d’une "férocité" hyperboliques qui les poussent à "franchir les mers" - remarquer le pluriel ! - pour atteindre leur malheureuse victime.

  • mycosique

L’attaque, si elle est surtout le fait d’animaux, concerne cependant d’autres créatures : "Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules ombellifères [1] ." Encore une manifestation hyperbolique : le champignon est "énorme" et se ramifie en multiples "pédoncules [2]".

Un bijou d’humour noir

On ne prendra pas bien sûr ce texte au sérieux. Un faisceau d’indices et de preuves plutôt évidentes s’y oppose. On y verra plutôt un bijou d’humour noir.

des indices

Le faisceau d’indices que nous évoquions repose à la fois sur la complicité avec le lecteur et sur le ton décalé du passage.

  • la complicité avec le lecteur

"Prenez garde qu’il ne s’échappe un [crapaud] , et [qu’il] ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable d’entrer dans votre cerveau." C’est le conseil que donne le narrateur, conseil burlesque dont le lecteur - bien en sécurité au fond de son fauteuil - sourit aimablement... à moins d’y voir une métaphore pointant la force suggestive de la littérature ! Plus loin, le narrateur apostrophe son lecteur : "Ne me parlez pas de ma colonne vertébrale", s’écrie-t-il en supposant un improbable dialogue.

  • le ton décalé

C’est cependant le ton décalé du passage qui marque le mieux la distance qui s’instaure entre le récit et sa relation.

Ainsi, Maldoror a une curieuse indulgence pour ses bourreaux : " il faut que chacun vive" dit-il sobrement à l’évocation des pensionnaires de ses aisselles. "J’y suis habitué", note-t-il laconiquement. Est-il question de la voracité d’un chien ? C’est une litote qui lui vient : "Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un chien, qui n’a pas refusé, l’intérieur de mes testicules"

On le voit en outre minimiser systématiquement ses souffrances : "quand l’un [des crapauds] remue, il [lui] fait des chatouilles" ; puis, évoquant ses bras, il souligne d’une manière ampoulée qu’il "importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur".

D’une manière plus générale, on voit combien l’utilisation d’un vocabulaire volontairement inadapté, trop faible ou trop précieux, désamorce systématiquement l’horreur du récit. c’est ainsi que la vipère est "infâme", et que le crabe "fait beaucoup de mal". Sans plus.

des preuves

Mais au-delà de ces indices, il est des preuves irréfutables de l’humour qui baigne ce texte.

  • les situations absurdes

Lautréamont multiplie les situations absurdes, dont voici la plus évidente : "Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence (...). Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle". L’extrait prétend ici s’appuyer sur la symétrie des situations et le balancement de la phrase pour créer un semblant d’illusion réaliste. Le même constat pourrait être fait au sujet des deux méduses qui, pour parasiter les fesses du narrateur, auraient "franchi les mers". Maldoror évoque " deux monstres, sortis du royaume de la viscosité, égaux par la couleur, la forme et la férocité." dans une phrase dont l’aspect oratoire est achevé ici par une clausule au rythme ternaire dont le dernier terme rime bien sûr avec "viscosité".

  • la constante exagération

C’est ensuite l’aspect nettement hyperbolique de cette évocation qui nous frappe. Distorsion du temps : "Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles." ; distorsion de l’espace : "Deux méduses ont franchi les mers" (on appréciera le pluriel) ; évocation d’un monstre hyperbolique dont les limites se perdent constamment - est-il homme, plante, animal, objet, territoire ? - et qui déchaîne contre lui les réactions les plus sauvages, du rejet des "pourceaux" à la "férocité" des méduses.

Conclusion

Il n’est pas étonnant, à la lecture de ce texte, que Lautréamont ait suscité tant d’enthousiasme chez les Surréalistes [3].

L’auteur tourne en effet le dos à la narration réaliste pour évoquer un monstre improbable et hyperbolique qui concentre en lui tous les traits de la monstruosité. Par les fantasmes [4] qu’il développe, le texte offre une riche palette des manifestations de l’inconscient et fera les délices du psychanalyste.

Par ailleurs, le ton décalé et le style somptueux et poétique de l’auteur ne pouvaient que plaire à André Breton, le "pape" du Surréalisme, qui le cite dans son "Anthologie de l’humour noir" et qui exprime ainsi son admiration : « Pour nous, il n’y eut d’emblée pas de génie qui tînt devant celui de Lautréamont » [5] .

Voir en ligne : Ecouter le texte en ligne

Notes

[1L’ombelle est un mode d’inflorescence dans lequel les pédoncules floraux partent tous d’un même point et arrivent à peu près au même niveau.

[2Pédoncule : queue d’une fleur ou d’un fruit.

[3Rappelons que le surréalisme est caractérisé par l’intervention du rêve et de l’automatisme psychique dans la création et par le refus du contrôle logique et moral traditionnel.

[4Images hallucinatoires représentant des désirs plus ou moins refoulés.

[5A. Breton, Entretiens 1913-1952 avec André Parinaud, NRF, 1952.

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