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Publié : 12 avril 2013
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Tantum religio potuit suadere malorum

Texte et traduction
Traduction juxtalinéaire

Introduction

Le De rerum natura (de l’Origine du Monde) est un poème didactique [1] que le poète et philosophe latin du Ier siècle av. J.-C Lucrèce adresse à son ami Memmius pour lui exposer la doctrine du philosophe grec Epicure.

Le chant I débute par une invocation à Vénus puis se poursuit par une présentation élogieuse d’Epicure qui a su libérer les hommes de la superstition et de la crainte des dieux. L’intention de Lucrèce est fortement polémique, car on ne s’attaque pas impunément à la religion : mais le philosophe sait évoquer au secours de sa thèse, la force pathétique de la légende d’Iphigénie.

1. Une intention polémique 

La légende du sacrifice d’Iphigénie est enchâssée dans des propos qui stigmatisent en deux temps l’influence perniceuse de la religio [2]..

L’introduction (vers 1 à 4) se veut d’abord une captatio benevolentiae vis-à-vis d’un dédicataire dont il convient de ne pas froisser la fibre religieuse. Cette intention est mise en valeur par la paronymie des verbes vereor (je crains) et reor (je crois) qu’on trouve ici à la 2e personne du subjonctif (rearis), et renforcée par les allitérations en « r » qui dominent le vers, ainsi que par la position de vereor juste après la coupe du vers (coupe pentémimère [3]). On rappelle que le de Rerum Natura est écrit en hexamètres dactyliques :

īllŭd ĭn / hīs rē /būs // vĕrĕ / ōr nē / fōrtĕ rĕ / ārĭs.

Mais cette introduction se présente aussi comme une polémique articulée autour du lien d’opposition « quo contra » et visant clairement la religio : ainsi, le terme est mis en valeur et comme souligné par l’enjambement du vers 4. Lucrèce non seulement retourne, grâce à l’adjectif scelera, l’accusation formulée contre l’irréligion au vers 3 dans le substantif sceleris, mais encore, d’une manière presque paradoxale, qualifie également d’impies (impia) les actes qu’impose la religion. C’est que Lucrèce, s’il désavoue la religion, ne renie pas les dieux, et que sa définition de la piété ne se réduit pas à l’observation superstitieuses de pratiques douteuses :

La piété ce n’est point se recouvrir d’un voile,
Tourné vers une pierre ou courant les autels,
Ni se mettre à genoux, ni s’allonger par terre,
Mains tendues ; ce n’est pas inonder les autels
Du sang des animaux, ni faire vœux sur vœux :
C’est pouvoir, l’âme en paix, contempler toutes choses !

La conclusion prend la forme d’une phrase exclamative lapidaire, solidement encadrée par deux termes complémentaires : tantum et malorum (tant de maux !) qui en disent l’essentiel.

2. Une évocation pathétique 

Le récit qui va suivre a donc une valeur exemplaire que souligne l’expression quo pacto, qui relie l’idée à l’exemple. Le premier mot du vers 5 fait référence à la fois à un lieu : la baie d’Aulis en Béotie, à des tragédies ( l’Agamemnon d’Eschyle et Iphigénie à Aulis d’Euripide), et surtout aux mythes héroïques : c’est donc clairement la nécessité religieuse du sacrifice humain qui sera ici contestée. On sait en effet que, dans la légende, Iphigénie est sacrifiée par son père Agamemnon afin que les bateaux achéens puissent prendre la mer pour attaquer Troie. Une ruse fait croire à la jeune fille qu’elle va épouser Achille et elle ne se rend compte qu’au dernier moment du destin qui l’attend.

Le sujet est traité par Lucrèce dans une tonalité pathétique.

Iphigénie, tout d’abord, est présentée comme une double victime, en raison de sa faiblesse et de sa naïveté.
En effet, l’adjectif virgineos du vers 8, attribué par le poète au nom comptus dans une sorte d’hypallage [4], souligne la jeunesse et l’innocence d’Iphigénie, de même que la référence aux « mains masculines » (virum manibus) suggère quelque chose qui s’apparente à la souillure.
Par ailleurs, les vers 13 et 16 mettent en valeur son impuissance. Cette impuissance prend deux aspects successifs : celui de l’effondrement, symbolisé par le participe summissa - qui relève d’une soumission morale et physique - et celui de la translation, rendue cette fois par le participe sublata. Désormais, Iphigénie est passive, comme en témoigne la voix du verbe deductast (= deducta est), dont l’importance est renforcée au vers 17 par l’enjambement. Passive, mais souffrante : ce n’est pas un hasard si l’un des mots les plus longs du passage (tremebunda) qualifie la jeune victime, ou si l’auteur joue de la paronomase dans l’expression muta metu qui souligne de manière saisissante la douleur d’Iphigénie.

Iphigénie, ensuite, a été trompée. Lucrèce le relève par deux fois.
La manière, d’abord, dont elle est parée, peut lui laisser croire à des préparatifs de mariage. En effet, il était coutume chez les Romains [5] que la future mariée partage ses cheveux en deux et en fasse six tresses maintenues par des bandelettes (vittae). L’ambiguité, c’est que le terme infula utilisé au vers 8, peut se référer à la fois au mariage et au sacrifice – y compris humain ! La pauvre Iphigénie va vite comprendre la supercherie dont elle est victime. La répétition de l’adverbe simul aux vers 8 et 10 témoigne de la brutalité de cette prise de conscience, dont le noyau est le verbe sensit, si important qu’il fait l’objet d’un enjambement et occupe donc la première place du vers 11. Ce verbe, qui traduit le point de vue de la victime, gouverne une série d’infinitives qui sont adstare parentem, ferrum celare ministros et lacrimas effundere cives. D’un regard, Iphigénie embrasse la totalité de la scène et comprend tout...
Ensuite, c’est au tour des vers 16 à 21 de stigmatiser de la manière la plus explicite, en une seule longue phrase solennelle, la ruse du faux mariage, en opposant deux buts : le faux (« non ut […] posset claro comitari Hymenaeo ») et le vrai (« [ut] hostia concideret ». C’est que la religio n’est pas à un paradoxe près : pour l’honneur d’une déesse vierge (Triviai virginis [6] ), on sacrifie une vierge ; pour se purifier on commet une impureté - c’est tout le sens de cette étonnante paronomase qui préside au vers 19 : « casta inceste » ; et pour l’immolation ( mactatu) d’une victime (hostia), on bafoue la cérémonie solennelle (sollemni more) du mariage. La religion détruisant la religion...

Disons enfin un mot sur les Achéens qui président, officient ou assistent à cette mise à mort.
L’ironie est que la toute-puissance des chefs ne leur sert à rien. Ils ont beau être nommés au vers 7, avec un bel effet de paréchèse [7], ductores Danaum delecti ou encore prima virorum dans la tradition des épithètes homériques, Agamemnon – qui n’est d’ailleurs jamais directement nommé – a beau être gratifié du titre de roi (regem) à la toute fin du vers 15, ces titres ne suffisent pas à l’anax andrôn [8] pour sauver sa propre fille : on soulignait tout à l’heure l’ironie de la situation, relevons maintenant l’ironie des mots : ni le pater, ni le parens maestus, le père éploré (voir vers 10), ne font le poids devant la toute-puissante religion.

Dans cette assemblée, nul n’est fier de soi : on y voit les sacrificateurs (ministros) cacher (celare) l’instrument du sacrifice ; on y voit les guerriers – ici nommés cives – verser des larmes (lacrimas effundere). Pourtant, tous se soumettent. La conclusion tombe, évidente : Tantum religio potuit suadere malorum !

Conclusion

Ce n’est pas que Lucrèce nie l’existence des dieux, mais, à l’instar de son maître Epicure, il les sent si lointains ! Les honorer est au mieux inutile, au pire néfaste - et la légende d’Iphigénie prend, chez ce poète philosophe, la valeur d’une preuve. Preuve fragile sans doute, en dépit du talent de l’auteur. Un vers, en effet, nous met sur la piste d’une autre interprétation, moins critique vis-à-vis de la religion, plus accablante vis-à-vis des acteurs de cette pitoyable mascarade : Iphigénie est morte surtout « exitus ut classi [...] daretur », pour assurer l’appareillage de la flotte. Et si cette histoire était celle d’un chef trop faible pour ne pas céder à la pression de ses vassaux ? Et si cette histoire était celle d’une jeune sacrifiée, avec l’amour paternel, sur l’autel impitoyable de la politique ? Certains y ont pensé...

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Notes

[1Didactique : fait pour transmettre un enseignement, en l’occurence celui du philosophe Epicure.

[2Le mot religion est dérivé du latin "religio" (ce qui attache ou retient, lien moral, inquiétude de conscience, scrupule). L’origine de "religio" est controversée depuis l’antiquité. Ce mot vient soit du verbe "relegere" (relire, revoir avec soin, rassembler) dans le sens de "considérer soigneusement les choses qui concernent le culte des dieux", soit du verbe "religare" (relier) pour désigner "le lien de piété qui unit à Dieu"

[3Pentémimère : après le 5e demi-pied

[4L’hypallage est une figure de style et de rhétorique qui consiste en la construction de mots où deux termes sont liés syntaxiquement alors qu’on s’attendrait à voir l’un des deux rattaché à un troisième.

[5Même si la scène est censée se dérouler en Grèce, on présume que Lucrèce fait référence aux coutumes romaines.

[6Triviai virginis : il s’agit de Diane-Artémis

[7Paréchèse : rapprochement de syllabes ou de phonèmes identiques au début de mots successifs.

[8Anax andrôn : chef des guerriers, titre donné par Homère à Agamemnon

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