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Publié : 24 mai 2013
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Le colonel Chabert - Les morts ont donc bien tort de revenir ?

Introduction

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Chabert est un miraculé, un revenant, un improbable fantôme : gravement blessé à la bataille d’Eylau, laissé pour mort, enterré et oublié jusque dans le cœur de sa femme, c’est un défunt d’autant plus encombrant qu’il refuse de retrouver l’anonymat auquel voudrait bien le cantonner une société qui a tourné la page de l’Empire.

La confrontation avec la comtesse Ferraud est à ce titre particulièrement importante : arriver à se faire reconnaître de sa femme, c’est pour le vieil homme renaître à la vie ; accepter de voir en cet individu le colonel Chabert, c’est pour la comtesse perdre la fortune acquise depuis la disparition de son mari.

L’étude du passage que nous souhaitons analyser se prête à un plan dialectique. Notre thèse sera que ce fragment semble conduire à un rapprochement des personnages ; l’antithèse fera valoir que cette pseudo intimité est cependant intenable ; la synthèse montera comment ces contradictions se résolvent dans la défaite de Chabert.

Thèse : ce fragment semble conduire à un rapprochement des personnages

Selon le narrateur, les deux protagonistes vivent une "situation bizarre". En dépit de leur contentieux, en effet, plusieurs facteurs les poussent à retrouver une relation de couple.

Chabert aime encore sa femme

Le colonel, tout d’abord, aime encore sa femme. "Rosine (...) je n’ai plus de ressentiment contre toi" dit-il à celle qui naguère le traitait d’imposteur. Il y a dans ces propos trois preuves d’amour : l’utilisation du prénom, et même d’un diminutif à valeur affective [1] ; le tutoiement familier ; la présence d’une litote [2] ("je n’ai plus de ressentiment") qui a la même valeur que le "Va je ne te hais point" de Chimène à Rodrigue.

La teneur de ces propos transcrits au discours direct est confirmée par le narrateur, qui évoque chez le colonel une attitude de "dévouement", c’est-à- dire, au sens fort, de sacrifice qui l’amène à vouloir " rentrer dans sa fosse d’Eylau". Ce qui anime le vieux soldat, c’est clairement "la certitude d’avoir fait le bonheur d’une personne aimée." Ce participe que nous avons souligné est capital par la place qu’il occupe en fin de paragraphe et par son sens, car il révèle la véritable nature des sentiments de Chabert envers celle qu’il considère encore comme "sa femme".

Mais le sentiment de Chabert s’épuiserait peut-être si la comtesse ne soufflait pas sur les braises de cette passion.

L’attitude de la comtesse est plus qu’amicale

En effet, la comtesse déploie d’intenses efforts de séduction.

Elle joue ainsi la carte d’une tendresse mesurée, passant de "monsieur" à "Mon ami" dès que le colonel cède du terrain. Elle met également en valeur sa rectitude morale : "Ne me croyez pas ingrate", lance-t-elle à Chabert. elle fait par ailleurs valoir sa "reconnaissance" et ne laisse pas de faire admirer "toutes les richesses morales qu’elle avait acquises". Ironie balzacienne : l’enrichissement de la comtesse Ferraud est évidemment plus concret... Enfin, elle profite de l’intimité d’un "charmant voyage" pour jouer le jeu dangereux de "faire revivre l’amour". L’expédition est romantique et sentimentale : on passe "à travers une petite vallée", à proximité d’un "joli village", jusqu’à une "délicieuse maison". Toutes ces connotations laudatives créent une intimité propice au rapprochement.

Les deux personnages sont liés par un passé commun

La base de rapprochement dont nous parlons, c’est le souvenir, "leur union passée et les choses de l’Empire". Pour souligner cette intimité, le narrateur évoque d’ailleurs à deux reprises "les deux époux", et termine la narration du voyage en évoquant le point de vue de Chabert, qui découvre que la maison a été préparée en vue de "son séjour et celui de sa femme". Tant l’illusion de la pérennité du couple est encore forte !

Antithèse : cette pseudo intimité est cependant intenable

Mais le rapprochement des deux personnages n’est qu’une illusion. Le monde a changé : il y a eu des bouleversements politiques et familiaux.

Les bouleversements politiques

"Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration." Cette courte phrase est remarquable par son parallélisme qui oppose deux temps (le plus-que-parfait et l’imparfait de l’indicatif) comme il oppose deux époques : l’Empire, aux aspirations idéalistes et généreuses, et la Restauration, au réalisme féroce. Le narrateur omniscient sait que Chabert, qu’il n’hésite pas à nommer "le vieillard", appartient irrémédiablement au passé.

Les bouleversements familiaux

D’une manière similaire, la comtesse ne manque pas de faire remarquer à son interlocuteur que sa vie sentimentale a pris un autre tour : "vous trouverez une amante, une mère, là où vous aviez laissé une épouse", lui dit-elle. Nous avons souligné les termes clés de ce nouveau parallélisme, qui oppose cette fois le plus-que-parfait au futur. Pour revenir au fragment qui évoque "leur union passée et les choses de l’Empire", on voit clairement combien le destin du couple était lié au destin politique du Premier Empire.

Ainsi, l’évolution du monde plaide contre le retour d’un amour mort avec l’univers qui l’abritait.

Synthèse : ces contradictions se résolvent dans la défaite de Chabert.

Ce qui peut sembler étrange, c’est que la comtesse, en dépit de son désamour et des arguments qu’elle a mis en avant pour le justifier, se livre cependant à une véritable entreprise de séduction et que Chabert - qui connaît pourtant sa femme - se laisse aussi naïvement manipuler.

L’entreprise de séduction

Il n’est pas lieu ici de décrire cette séduction - nous l’avons fait plus haut - mais d’en percer les mobiles.

Le fruit d’un calcul

C’est que cette attitude est le fruit d’un calcul, dont la réplique finale donne la clé : obtenir que le colonel cesse d’être "un plaideur", c’est-à-dire qu’il renonce à poursuivre sa femme devant les tribunaux. Certains détails soulignent l’attitude délibérée de la comtesse, dont le narrateur précise qu’elle "sut imprimer un charme doux [aux] souvenirs" et "répandit dans la conversation [de la] mélancolie", qu’elle "laissait entrevoir" ses qualités morales, qu’elle "tâchait de l’accoutumer" à sa vision des choses. La mention des "apprêts" relatifs au séjour de Chabert ne laisse d’ailleurs aucun doute sur la préméditation.

La désérotisation des rapports

Que souhaite donc la comtesse ? Essentiellement désérotiser sa relation avec Chabert. La notion de "devoir conjugal", entérinée dans le Code Napoléon, permet en effet au mari d’exiger de sa femme des relations sexuelles : reconnaître en Chabert son époux serait pour la comtesse Ferraud une catastrophe, et c’est peut-être ce qu’entend Balzac lorsqu’il évoque "le secret des souffrances féminines".

La première revendication de la comtesse est donc d’abandonner le statut d’épouse pour lui substituer "toutes les affections d’une fille" : ainsi, la sexualité est évacuée, comme le souligne plus loin le narrateur, lorsqu’il note qu’elle "faisait revivre l’amour sans exciter aucun désir" et qu’elle tâchait d’accoutumer Chabert "à l’idée de restreindre son bonheur aux seules jouissances que goûte un père près d’une fille chérie", au terme d’une belle circonlocution [3]. Habilement, alors qu’elle suscite le rapprochement, la comtesse le repousse en même temps, puisqu’elle imprime à la conversation de la "mélancolie" et de la "gravité".

Ainsi, en même temps qu’elle maintient son mari à l’écart, elle provoque en lui une confiance aggravée par la naïveté de sa victime.

La naïveté de Chabert

Car Chabert possède une âme trop pure pour soupçonner la moindre hypocrisie. Selon le narrateur, qui prend visiblement son parti, c’est "une belle âme", "un cœur excellent", dont la bonté s’accroît à l’épreuve du malheur, puisqu’il devient "meilleur qu’il ne l’avait été". Une litote nous indique qu’il montre "peu de défiance". Ses questions sont sincères et naïves, c’est un inadapté dont le destin (le terme n’est pas excessif, puisque le narrateur évoque son "malheur" et son "infortune") est d’être écrasé par une société qui ne le reconnaît pas et qu’il ne reconnaît plus.

Conclusion

Une conclusion n’est pas nécessaire pour qui adopte un plan dialectique, mais nous tenterons tout de même un rapprochement.

Chabert fait ainsi partie de la galerie des perdants balzaciens, comme le père Goriot victime de l’ingratitude de ses filles, auxquelles il voue un amour inconditionnel. A partir de cet instant, le vieux colonel n’a plus qu’à glisser dans un anonymat de fantôme et à "rentrer dans sa fosse". Les morts ont donc bien tort de revenir...

Voir en ligne : La figure de Lazare : du Vivant de la tradition au Revenant indésirable

Notes

[1La comtesse s’appelle de son nom de jeune fille Rose Chapotel.

[2La litote est une figure d’atténuation qui consiste à dire moins pour suggérer davantage, souvent au moyen d’une négation.

[3La circonlocution est un procédé rhétorique par lequel un mot est remplacé par une expression le désignant. La sexualité n’est pas un thème qu’on aborde directement à l’époque.