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Publié : 17 septembre 2013
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De l’esclavage des nègres

"DE L’ESCLAVAGE DES NEGRES

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une manière plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

Des petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains : car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié."

Introduction

Montesquieu est considéré comme le fondateur de la science politique et le précurseur de la sociologie. « De l’Esprit des Lois », publié en 1748, est selon l’auteur le fruit d’un « travail de vingt années ». Dans cet ouvrage Montesquieu se propose d’examiner les différentes sociétés humaines : « Cet Ouvrage a pour objet les Lois, les Coutumes et les divers Usages de tous les Peuples de la Terre. On peut dire que le sujet en est immense, puisqu’il embrasse toutes les institutions qui sont reçues parmi les hommes ». Dans cet ensemble complexe, Montesquieu essaie de discerner des constantes : « J’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. » Quelle est la position de Montesquieu sur l’esclavage ? Le passage que nous étudions fait partie du livre XV intitulé « Comment les lois de l’esclavage civil ont du rapport avec la nature du climat. » Montesquieu cherche à comprendre comment les facteurs physiques – le climat en particulier – influent sur nos mœurs.

Voici un résumé des premiers chapitres :

Chapitre I - De l’esclavage civil

Définition et jugement global. « L’esclavage proprement dit est l’établissement d’un droit qui rend un homme tellement propre à un autre homme, qu’il est le maître absolu de sa vie et de ses biens. Il n’est pas bon par sa nature : il n’est utile ni au maître ni à l’esclave ; à celui-ci, parce qu’il ne peut rien faire par vertu ; à celui-là, parce qu’il contracte avec ses esclaves toutes sortes de mauvaises habitudes, qu’il s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu’il devient fier, prompt, dur, colère, voluptueux, cruel. »

Chapitre II - Origine du droit de l’esclavage chez les jurisconsultes romains

3 (mauvaises) solutions :

  • prisonniers de guerre
  • possibilité de se vendre
  • esclavage de naissance

Chapitre III - Autre origine du droit de l’esclavage

« J’aimerais autant dire que le droit de l’esclavage vient du mépris qu’une nation conçoit pour une autre, fondé sur la différence des coutumes. »

Chapitre IV - Autre origine du droit de l’esclavage

« J’aimerais autant dire que la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. »

COMMENTAIRE LINEAIRE

Chapitre V - De l’esclavage des nègres

A l’intérieur du thème de l’esclavage, ce chapitre concerne l’analyse d’un cas particulier. Il est constitué de neuf paragraphes autonomes qui se présentent comme un catalogue d’arguments.

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
Le problème est que, comme dans tous les cas d’ironie, seul le contexte nous permet de savoir si Montesquieu partage ou non les arguments avancés ci-dessous. Or l’auteur nous a précisé au chapitre premier que l’esclavage « n’est pas bon par sa nature. De même, il s’exclamera au chapitre VI qu’« il est temps de chercher la vraie origine du droit de l’esclavage » : c’est donc que les arguments évoqués jusque là sont sans valeur. On verra enfin que certains des arguments évoqués se discréditent d’eux-même et font planer la suspicion sur l’ensemble du texte.

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Argument économique. La mauvaise foi du locuteur est ici frappante. En effet, il rejette le fait le plus grave dans une subordonnée participiale complément circonstanciel, comme si ce fait était négligeable. Il présente du coup comme une nécessité (« ils ont dû ») ce qui n’était que le fruit de la cruauté.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Nouvel argument économique. Celui-ci paraît parfaitement viable au regard de la mentalité de l’époque. La rentabilité de l’industrie sucrière semble alors justifier tous les sacrifices. Elle conduira louis XV à préférer la perte du Canada à celle des Antilles. On remarquera néanmoins qu’encadré par deux arguments d’une valeur dérisoire, celui-ci en perd sa crédibilité. Néanmoins, le recours à la main d’œuvre servile a un coût et le système porte sans doute les gènes de sa propre destruction : "Pour répondre aux exigences de l’essor sucrier, les prix d’achat des captifs augmentèrent fortement, à la veille de la Révolution : un adulte africain, en pleine force, valait près de 2000 livres tournois. Achetant à crédit, les planteurs étaient conduit à s’endetter lourdement pour maintenir intacte la force de travail." [1]

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

Argument raciste dont le caractère illogique saute aux yeux : la supposée laideur physique serait la marque d’une tare morale. La noirceur de la peau serait par ailleurs métonymiquement un indice de la noirceur de l’âme.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

Prolongement de l’argument raciste précédent. L’époque récuse volontiers l’existence d’une âme chez les noirs. C’est d’ailleurs cette vue idéologique qui a justifié la déportation massive des noirs dès le XVIe siècle. La référence à Dieu et à la perfection de Sa volonté constitue une sorte d’argument d’autorité.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

Il s’agit d’une référence volontairement alambiquée à la pratique de la castration – partielle ou totale selon la couleur de peau. Coutume barbare s’il en est, accentuée par le fait que chez les occidentaux, les moeurs orientales sont à l’époque objet de mépris. L’argument d’autorité joue ici contre la thèse qu’il est supposé étayer.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Nouveau trait d’ironie et nouveau détournement de l’argument d’autorité. En effet, ce sont les Grecs, et non les Egyptiens, que l’on considérait comme « les meilleurs philosophes du monde ». Le paragraphe dénonce la relativité des points de vues et les méfaits de l’obscurantisme en plaçant sur le même plan la couleur des cheveux et celle de la peau.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence.

L’amour de l’or est traditionnellement suspect dans la mentalité européenne : c’est ainsi qu’on laissait aux juifs le rôle de banquiers ou d’usuriers. Montesquieu dénonce donc ici la cupidité des occidentaux.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

Le paragraphe repose sur un syllogisme qui cache un préjugé : « nous sommes de bons chrétiens ». Or, le christianisme prône l’amour de son prochain... On dénonce ici le refus hypocrite de se remettre en cause.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle, qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

Argument politique. La logique ressemble à celle du paragraphe précédent : les « princes d’Europe » sont présentés comme des gens humains, accessibles à la « pitié ». Néanmoins, la critique perce ici explicitement : ils sont frivoles, puisqu’ils signent entre eux des « conventions inutiles ». Ils ne constituent donc pas une référence valable, et l’argument d’autorité est battu en brèche. Par ailleurs, le mépris affiché envers les abolitionnistes, traités de « petits esprits », fait douter de la qualité du raisonnement.

CONCLUSION

Le sens du texte de Montesquieu a été beaucoup discuté, et son ironie parfois remise en cause [2] Néanmoins, la suite de l’ouvrage prouve son opposition à l’esclavage. Voici en substance son propos :

Chapitre VI - Véritable origine du droit de l’esclavage

« Il est temps de chercher la vraie origine du droit de l’esclavage. Il doit être fondé sur la nature des choses : voyons s’il y a des cas où il en dérive.
Dans tout gouvernement despotique, on a une grande facilité à se vendre : l’esclavage politique y anéantit en quelque façon la liberté civile. »

Chapitre VII - Autre origine du droit de l’esclavage

« Il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison ; et le maître y étant aussi lâche à l’égard de son prince, que son esclave l’est à son égard, l’esclavage civil y est encore accompagné de l’esclavage politique. »

Chapitre VIII - Inutilité de l’esclavage parmi nous

« Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre. Dans tous les autres, il me semble que, quelque pénibles que soient les travaux que la société y exige, on peut tout faire avec des hommes libres. »

« Je ne sais si c’est l’esprit ou le cœur qui me dicte cet article-ci. Il n’y a peut-être pas de climat sur la terre où l’on ne pût engager au travail des hommes libres. Parce que les lois étaient mal faites, on a trouvé des hommes paresseux : parce que ces hommes étaient paresseux, on les a mis dans l’esclavage. »

Documents joints

Notes

[1Paul Butel, Histoire de l’Atlantique, tempus

[2"[Montesquieu] liquide en une quarantaine de lignes et en jouant les esprits forts le thème irrecevable de la bestialité des Noirs. Cette besogne accomplie, avec des siècles de retard par rapport à ce qu’avait imposé sur ce chapitre la discursivité théologienne (...) il nous parle de tout autre chose." Louis Sala-Molins, le Code noir, puf, page 235.