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Publié : 20 septembre 2013
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Ovide - Un parfait bonheur

Introduction

L’enfer est sans fard. L’histoire, les journaux, le simple état de la marche du monde dont nous avons chaque jour les sinistres échos nous donnent une idée assez réaliste de ce que peut être cet enfer que nous redoutons tant. Nous avons, en revanche, du mal à penser le bonheur autrement qu’à travers la négation de tout ce qui constitue la souffrance humaine. Pensez à tout ce qui fait le malheur de l’homme, éliminez-le et vous aurez une vision assez juste de ce que peut être le paradis. Le bonheur est un grand vide, une absence, un nirvana. [1]

Ovide ne déroge pas à cette règle. Il pense en effet son âge d’or comme l’absence de trois fléaux : la guerre, le travail, et – plus surprenant – les voyages. L’humanité des premiers temps vit éloignée de ces maux, dans une délicieuse indolence entretenue par la spontanéité d’une nature généreuse.

1. L’absence de trois fléaux

Ce qui frappe d’emblée dans ce texte, c’est l’abondance des négations. Elles sont organisées dans un véritable jeu d’anaphores dont les éléments sont mis systématiquement en valeur à l’entame de chacun des six premiers vers : adverbes simples (non à quatre reprises) ou composés (nondum à deux reprises) associés à un pronom-adjectif (nulla). On notera combien la multiplication des adverbes non aux vers 5 et 6 accélère le rythme du poème et dramatise l’impression d’ensemble.

a) La guerre

C’est que le fléau essentiel auquel échappe l’humanité balbutiante, c’est la guerre. Le vers quatre annonce le thème d’une manière solennelle en jouant de la gravité des spondées : « nōndūm / prǣcĭpĭ/tēs // cīn/gēbānt / ōppĭdă / fōssǣ ». Les symboles évoquent clairement :

  • les manœuvres défensives, par la référence aux places-fortes (oppida), aux fossés (fossae), aux casques (galeae)
  • les manœuvres offensives, symbolisée par l’épée (ensis) et annoncées par le bruit des cuivres, trompette (tuba) et cors (cornua), où perce le jeu des sonorités liquides dominé par l’anticipation inattendue du substantif aeris : nōn tŭbă /dērĕctĭ, / nōn // ǣrīs / cōrnŭă / flēxĭ. C’est qu’avec l’âge d’airain, troisième âge de l’humanité, le mal fait son apparition. [2]

Ce n’est que délivré du fléau que la guerre que l’humanité peut s’épanouir : 

sine militis usu
mōllĭă / sēcūr/ǣ // pĕră/gēbānt / ōtĭă / gēntēs.


Marqué par trois longues solennelles et placée idéalement avant la coupe penthémimère, [3] l’adjectif securae révèle ici toute son importance.

b) Le travail

Ovide souligne également l’inutilité du travail de la terre. La civilisation de l’âge d’or est celle d’un peuple de cueilleurs, comme le souligne le verbe legebant, qui gouverne une série de cinq accusatifs nommant les aliments dont se contentaient alors les hommes : arbouses (arbuteos fetus) fraises de montagne (montana fraga), cornouillles (corna), mures (mora) et glands (glandes) . Le râteau (rastro) et les charrues (vomeribus) sont rendus à leur inutilité par le recours aux négations, marquées soit par un préfixe ( inmunis) soit par une conjonction (nec). Même jeu de négations quand il faut évoquer la terre (inarata), le champ (nec renovatus) ou les semailles (natos sine semine flores).

c) Les voyages

Cette idée semble plus étrange, mais elle est guidée par une peur profonde de ce qui est étranger. Rien de pire pour un romain que de mourir en terre étrangère dans les affres de l’exil. On soulignera la méfiance quasi viscérale dans laquelle les Romains, peuple de soldats et de paysans, tiennent les choses de la mer. Ce thème est même un topos de la littérature latine. Grand malheur : l’homme s’est lancé sur les flots « peregrinum ut viseret orbem ». Du coup, il a dénaturé le monde, puisque le pin, dont le destin est de vivre dans les montagnes (montibus), se retrouve projeté « dans les ondes » (undas). On remarquera comment les deux mots forment antithèse, placés qu’ils sont à chaque extrémité du vers 2.

2. Une délicieuse indolence

Pas de voyages, de guerres ni de travail, donc, pour les privilégiés de l’âge d’or, mais de doux loisirs (otia molla).

a) spontanéité de la nature

Tout est offert, dans ce monde de cocagne. Une redondance frappe particulièrement aux vers 8 et 9 : Ipsa et per se ne signifient-ils pas la même chose ? Cette spontanéité de la nature est encore renforcée par l’ablatif absolu « nullo cogente » qu’on pourrait traduire par « sans aucune contrainte ». Il est également frappant de constater combien, sous toutes ses formes, la nature est, grammaticalement parlant, le sujet de la plupart des verbes qui émaillent ce texte. L’homme, ci, n’a qu’à se laisser porter.

b) générosité de la nature

La générosité de la nature s’appuie sur des circonstances exceptionnelles :

Ver erat aeternum, placidique tepentibus auris
mulcebant zephyri natos sine semine flores

Outre l’évocation du printemps (ver), ce passage compte nombre d’adjectifs mélioratifs soulignant la douceur de vivre : les zéphyrs sont paisibles (placidi), les brises tièdes (tepentibus). Les sonorités sifflantes fédèrent cette impression de profonde douceur. Plus loin, ce sont les liquides qui prennent le relais pour rendre, dans un jeu d’allitérations, la fécondité de la terre :

mox etiam fruges tellus inarata ferebat,
nec renovatus ager gravidis canebat aristis

Au-delà de cette référence hyperbolique à l’abondance, c’est une vision de féérie qui s’impose pour finir dans ce texte ; celle des fleuves de lait et de nectar, ainsi que celle du miel qui coule des arbres. Vision si universelle qu’elle apparaît dans plus d’un écrit sacré [4] La généralisation du pluriel (flumina, mella), les répétitions et les symétries (flumina jam lactis, jam flumina nectaris) concourent à rendre à nouveau l’idée de profusion.

Conclusion

La littérature latine est – ce n’est pas péjoratif – une littérature de cliché. Si Ovide reprend un thème rebattu aux développements convenus, il sait y ajouter son brio personnel, et on peut trouver dans cette évocation d’une nature protectrice et d’une humanité subjuguée par sa douceur un charme certain, rendu notamment par le rythme du vers et le jeu des sonorités.

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Notes

[1Nirvāṇa est un terme sanskrit qui signifie « extinction » d’une flamme ou d’une fièvre, (...) et par extension « apaisement » puis « libération ». (Wikipédia)

[2« Aux deux premiers âges succéda l’âge d’airain. Les hommes, devenus féroces, ne respiraient que la guerre ; mais ils ne furent point encore tout à fait corrompus. » (Ovide)

[3Se dit d’une coupe placée au milieu du troisième pied

[4« Voici la description du Paradis qui a été promis aux pieux : il y aura là des ruisseaux d´une eau jamais malodorante, et des ruisseaux d´un lait au goût inaltérable, et des ruisseaux d´un vin délicieux à boire, ainsi que des ruisseaux d´un miel purifié. Et il y a là, pour eux, des fruits de toutes sortes, ainsi qu´un pardon de la part de leur Seigneur. » [Coran 47, 15].

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