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Publié : 22 novembre 2013
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Le sacrifice de Decius Mus

Le suicide de Brutus
Défait à la bataille de Philippes, Brutus décide de se sacrifier. Cette mort n’est pas sans rappeler celle de Decius, si ce n’est que ce suicide est davantage un acte de désespoir que de dévotion.

La bataille du Véséris, non loin du Vésuve, a lieu en -340. Opposés aux peuples latins alliés aux Gaulois et aux Volsques, les Romains sont en train de perdre pied. Aussi le consul Decius décide-t-il de se sacrifier au cours d’un rituel religieux, la devotio. Il fait appeler le Pontife Marcus Valerius qui lui dicte cette prière : "Janus, Jupiter, Mars père, Quirinus, Bellone, Lares, dieux Novensiles, dieux Indigètes, dieux qui avez pouvoir sur nous et l’ennemi, dieux Mânes, je vous prie, vous supplie, vous demande en grâce, et j’y compte, d’accorder heureusement au peuple romain des Quirites force et victoire, et de frapper les ennemis du peuple romain des Quirites de terreur, d"épouvante et de mort. Ainsi que je le déclare par ces paroles, oui, pour la république des Quirites, pour l’armée, les légions, les auxiliaires du peuple romain des Quirites, je me dévoue, et avec moi les légions et les auxiliaires de l"ennemi. aux dieux Mânes et à la Terre."

Ce sacrifice ne sera pas le seul : si l’on en croit la légende, c’est en fait trois membres de la même famille qui, sur trois générations successives, vont se sacrifier ainsi à tour de rôle !

Voici comment l’historien romain Tite-Live raconte la suite...

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La charge de Decius selon Rubens
Un diaporama sert de commentaire à ce tableau

[9] Haec ita precatus, [Decius] lictores ire ad T. Manlium iubet matureque collegae se devotum pro exercitu nuntiare. Ipse incinctus cinctu Gabino, armatus in equum insilivit ac se in medios hostes inmisit, conspectus ab utrāque acie. [10] Aliquanto augustior humano visus, sicut caelo missus piaculum omnis deorum irae, qui pestem ab suis aversam in hostes ferret ; [11] ita omnis terror pavorque cum illo latus signa prima Latinorum turbavit, deinde in totam penitus aciem pervasit. [12] Evidentissimum id fuit, quod, quācumque equo invectus est, ibi haud secus quam pestifero sidere icti pavebant ; ubi vero corruit obrutus telis, inde iam haud dubie consternatae cohortes Latinorum fugam ac vastitatem late fecerunt.

Tite-Live, Histoire Romaine, livre 8

Après cette prière, il donne ordre à ses licteurs de se retirer près de T. Manlius, et de lui annoncer sans délai que son collègue s’est dévoué pour l’armée. Lui, ceint comme un Gabien, il saute tout armé sur son cheval, et se jette au milieu des ennemis. Il apparut un instant aux deux armées revêtu d’une majesté plus qu’humaine, comme un envoyé du ciel pour expier tout le courroux des dieux, pour détourner de sa patrie les revers et les reporter sur l’ennemi. Aussi la crainte et l’épouvante passant avec lui dans l’armée latine, troublèrent d’abord les enseignes, et pénétrèrent bientôt par tous les rangs. On put aisément remarquer que, partout où l’entrainait son cheval, l’ennemi, comme atteint par un astre malfaisant, demeurait saisi d’effroi. Enfin quand, accablé de traits, il tomba mort, les cohortes latines évidemment consternées prirent la fuite et disparurent au loin dans la plaine.

Commentaire : la devotio

La dévotion était, comme le montre bien E. Benveniste, mais comme |’exposail déjà Furetière en 1590 dans son Dictionnaire et comme le reprenait tout au long du XVlll° siècle le Dictionnaire de Trévoux, "une cérémonie qui se faisait chez lez Romains quand un homme se sacrifiait pour la patrie, comme fit Decius, qui après s’être dévoué, se jeta à corps perdu sur les ennemis où il fut tué “. Une série d`exempIa antiques ont transmis le souvenir de l’héroïsme des Grecs et des Romains qui sacrifièrent rituellement leur vie pour le salut de la patrie : Codrus, dernier roi d’Athènes, se fit tuer par l’ennemi pour accomplir l’oracle d’Apollon qui avait fait de cette mort la condition de la victoire, Quintus Curtius se "dévoua" en se jetant dans un gouffre qui ne pouvait être comblé qu’en y précipitant ce que le peuple avait de plus précieux, "les armes et les vertus" ; surtout le consul Decius Mus, et après lui son fils et son petit-fils se "dévouèrent" en se jetant sur les ennemis après avoir prononcé les paroles rituelles de la devotio que nous rapporte Tite-Live.

Jacques Le Brun, La jouissance et le trouble : Recherches sur la littérature chrétienne de l’âge classique, Droz

L’avis de Saint Augustin

Pour saint Augustin, l’exemple des anciens Romains doit être source d’humilité : si ces gens étaient capable de tels sacrifices pour leur patrie terrestre, les Chrétiens n’ont pas à se glorifier du peu qu’ils font pour leur patrie céleste...

Si Curtius se précipita tout armé avec son cheval dans un abîme, pour obéir à l’oracle qui avait commandé aux Romains d’y jeter ce qu’ils avaient de meilleur (les Romains, qui excellaient surtout par leurs guerriers et par leurs armes, ne croyaient rien avoir de meilleur qu’un guerrier armé), qui s’imaginera avoir fait quelque chose de grand en vue de la Cité céleste, pour avoir souffert, sans la prévenir, une semblable mort, quand surtout il a reçu de son Seigneur, du Roi de sa véritable patrie, cet oracle bien plus certain : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme ».

Si les Décius, se consacrant à la mort par de certaines paroles, ont versé leur sang pour apaiser les dieux irrités et sauver l’armée romaine, que les saints martyrs ne croient pas que pour avoir, eux aussi, répandu leur sang, ils aient rien fait qui soit digne du séjour de la véritable et éternelle félicité, alors même que soutenus par la charité de la foi et par la foi de la charité, ils auraient aimé non-seulement leurs frères pour qui coulait leur sang, mais leurs ennemis mêmes qui le faisaient couler.
Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre V, 18

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