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Publié : 28 janvier 2014
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Un exemple de dissertation sur le roman

Sujet : Le lecteur n’accorde-t-il d’intérêt au héros qu’en fonction des épreuves qu’il affronte ? Vous examinerez cette question en vous appuyant sur les romans que vous avez pu lire au cours de votre vie.
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Le sujet complet de la dissertation

Introduction

Le cinéma grand public et le roman populaire ont privilégié un type particulier de héros : celui – au sens propre – de l’aventurier : « Il faut que votre héros ait un problème à régler. Plus le problème est gros plus l’intérêt du lecteur est fort » conseille l’écrivain Bernard Werber à l’apprenti romancier.

Quelle est la force de ce ressort romanesque ? Est-il le seul ? Autrement dit, « le lecteur n’accorde-t-il d’intérêt au héros qu’en fonction des épreuves qu’il affronte ? »

Nous verrons en effet que si nous puisons notre plaisir dans la multiplicité des péripéties, nous pouvons aussi trouver dans le héros un intérêt moins nettement subordonné à la notion d’épreuve ou d’aventure.

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Le corrigé

Développement

Partie 1. La position de Werber

Primauté du narratif

Lier l’intérêt d’un personnage à la quantité de « problèmes » qu’il affronte, c’est toujours privilégier la narration, soit qu’on veuille imprimer un rythme soutenu à l’intrigue et créer une tension dramatique, soit qu’on désire montrer combien le héros est un être d’exception.

Le modèle du roman d’aventures

Dans le premier cas, on est confronté inévitablement au roman d’aventures, dont l’un des plus célèbres promoteurs en France fut Jules Verne. Le tour du monde en quatre-vingt jours illustre assez bien, ne serait-ce que par son titre, cette notion de rythme, de tension et d’urgence propre à ce type de roman. On y rencontre pêle-mêle des indiens hostiles, un policier soupçonneux, un capitaine ombrageux, un bateau qui n’avance plus... bref, tous les ingrédients chers à Bernard Werber : « l’auteur met son héros dans des problèmes que le lecteur jugera insurmontables et l’auteur sauve à chaque fois in extremis son héros d’une manière que le lecteur n’avait pas prévue. »

Ses sous-genres

Ce type de roman populaire cède souvent à la spécialisation : il se décline en différents sous-genres dont le point commun est la multiplicité des péripéties : heroic fantasy, romans de guerre, récits de pirates, romans picaresques [1]... Ce dernier sous-genre est assez bien illustré par Candide. Dans ce roman de Voltaire, le héros éponyme traverse dans un tourbillon pays et continents et rencontre des épreuves qui le confrontent tour à tour à la guerre, à l’inquisition, aux richesses vite acquises puis perdues du royaume d’Eldorado, à un retour en Europe difficile, et à des compagnons d’infortune eux-mêmes embarqués dans des aventures qui les dépassent.

Le cas particulier du roman d’apprentissage

Dans le second cas, on met l’accent non sur les aventures mais sur les transformations qu’elles ont opérées sur le héros : l’œuvre s’inscrit alors dans ce qu’on nomme le roman d’apprentissage [2]. Pour reprendre l’exemple de Candide, le héros de Voltaire a ceci d’intéressant qu’il évolue au fil des épreuves : de l’optimisme béat du début, il passe à la fin du roman à un pessimisme raisonné.

La possible identification

Plus près de nous, la saga des Harry Potter nous amène à considérer l’évolution psychologique des héros au fil de leurs nombreuses aventures. D’une manière inévitable, les films adaptés de l’œuvre soulignent cette évolution en la doublant d’une évolution physique des personnages : Harry, Hermione Granger et Ronald Weasley quittent peu à peu leur apparence enfantine pour affecter celle d’adolescents. Du coup, le jeune spectateur qui a grandi avec ses personnages peut d’autant plus s’identifier à eux. Car c’est bien cela qui est en jeu : faire du héros, comme dans les contes, son double victorieux et son modèle.

Ainsi, le personnage conçu de cette manière a-t-il un double intérêt pour le lecteur : il privilégie le divertissement pur, tout en ménageant une possibilité d’identification. Mais tout ceci a ses limites.

Partie 2. Critique de la position développée ci-dessus

Un héros sans épaisseur

Conçu comme un aventurier, en effet, le héros n’a guère d’épaisseur et ses aventures n’ont pas de terme. Confronté à des péripéties sans fin, il peut vite agacer le lecteur, voire l’auteur lui-même ! On se souvient comment, dans Le Problème final, sir Arthur Conan Doyle, lassé d’inventer aventure sur aventure pour son personnage vedette, avait fait mourir Sherlock Holmes sous les coups de son ennemi juré Moriarty.

Pour prendre un autre exemple – qui concerne davantage la bande dessinée que le roman, mais qui est intéressant pour son aspect caricatural – les personnages de l’éditeur Marvel témoignent d’une dépendance très forte à l’action, au point qu’ils s’appauvrissent pour ne plus être que des « gentils » ou des « méchants » fort éloignés de la complexité de l’être de chair et de sang.

Les ratés de l’identification

L’identification fonctionne-t-elle toujours ? Rien n’est moins sûr. Ici encore, ce sont les écrivains qui analysent le mieux les limites du procédé : la crainte est que le lecteur, fasciné par les aventures du héros, prenne la fiction pour argent comptant et s’expose ainsi à de vives désillusions.

Quand Cervantès évoque son Don Quichotte, il campe un être abreuvé de littérature romanesque, qui prend les moulins à vent pour des géants, parcourt l’Espagne sur une jument famélique, et s’affuble d’un plat à barbe en guise de casque.

De même, Flaubert crée une Emma Bovary dont les rêves romantiques sont alimentés par la lecture des romans d’aventures qui ont bercé ses années de couvent. Si peu conforme à ses lectures, la vie fera d’elle une victime de la médiocrité de la société où elle évolue. Elle en mourra.

Les péripéties ne sont pas toujours nécessaires

Peut-on faire un roman sans événements et garder en même temps un héros qui conserve un certain attrait ?
Malgré les apparences, c’est possible : dans Le Désert des Tartares, l’écrivain italien Dino Buzzati évoque ainsi un militaire dont la vocation et l’espoir, se battre contre l’insaisissable ennemi Tartare, est constamment déçu. Ironie du sort, il mourra avant de pouvoir prouver sa valeur face à l’adversaire. Pas d’action, donc, puisque l’absence de péripéties est inscrite dans le scénario même du roman. On pourrait considérer l’ensemble comme ennuyeux : il n’en est rien. On suit au contraire avec un vif intérêt la vie obscure de Giovanni Drogo confronté à l’absurde de la vie de garnison.

Partie 3. Recherche d’une solution plus satisfaisante

Le lecteur qu’intéresse le sort des personnages romanesques est donc contraint de puiser d’autres motivations dans son désir d’une plus grande profondeur . Lesquelles ?

Comment le personnage de roman peut-il, par lui-même et sans le secours d’interminables péripéties, devenir intéressant ? Comment, par exemple, l’ennuyeuse existence de Giovanni Drogo peut-elle fasciner un lecteur ? On voit ici deux pistes.

Psychologie du héros

Il s’agit d’une part de rapprocher le héros de l’humain,ou lui chercher en tout cas une certaine vérité. C’est ce que propose le roman psychologique [3].

Dans Thérèse Dequeyroux, l’écrivain François Mauriac analyse la psychologie de son héroïne, qui a tenté d’assassiner son mari. Le roman est bref, les péripéties ne sont guère nombreuses. Aussi est-ce à la complexité de Thérèse que le lecteur s’attache, pour démêler les raisons obscures de son comportement.

Dans La vie devant soi, de Romain Gary, le jeune arabe Momo et la vieille juive dont il s’occupe jusqu’après sa mort sont intéressants non pas pour les péripéties qui émaillent leur quotidien, mais pour la densité de leur personnage et la découverte que nous faisons de leur secrète blessure : l’horreur de la shoah pour elle, la souffrance de l’abandon pour lui.

La force des types humains

D’un autre côté, le lecteur désireux d’accéder à une certaine profondeur peut cependant souhaiter s’écarter d’une analyse psychologique pour s’attacher à ce qu’on nomme des types, c’est-à-dire des personnages qui concentrent en eux un ensemble de vertus ou de vices qu’on ne rencontre jamais dans la vie.

C’est le cas, par exemple, de l’usurier Gobseck chez Balzac. Comme son nom l’indique, cet homme est d’une avidité féroce et inhumaine et semble ne trouver de joie que dans l’argent qu’il soutire à ses débiteurs.

C ’est le cas, toujours chez Balzac, du colonel Chabert, lequel devient à nos yeux un autre symbole : celui de l’homme écrasé par le pouvoir de l’argent et par une société ingrate qui ne laisse aucune place à ses anciens héros.

Conclusion

L’intérêt d’un héros ne se résume donc pas aux dangers qu’il affronte. Le lecteur exigeant et lassé des péripéties à n’en plus finir a donc le choix, s’il s’intéresse de près à son héros : il peut le voir comme un être humain semblable à lui, avec la même complexité, ou comme un personnage éminemment symbolique mais porteur lui aussi d’un certain nombre de vérités humaines dont il est une sorte de concentré ou de modèle.

Est-ce à dire que c’est la fin du héros populaire et vaillant qui résiste aux coups multiples dont il est assailli, toujours frappé mais jamais battu ? Certes non. Conservons encore ce plaisir. Mais de même qu’une fable de La Fontaine se lit à tous les âges et comporte plusieurs niveaux de compréhension, saluons les romans qui se laisseraient lire et apprécier par tous les publics, du plus simple au plus exigeant.

Voir en ligne : Quelques conseils aux écrivains en herbe par Bernard Werber

Notes

[1« Un roman picaresque se compose d’un récit sur le mode autobiographique de l’histoire de héros miséreux, généralement des jeunes gens vivant en marge de la société et à ses dépens. Au cours d’aventures souvent extravagantes supposées plus pittoresques et surtout plus variées que celles des honnêtes gens, qui sont autant de prétextes à présenter des tableaux de la vie vulgaire et des scènes de mœurs, le héros entre en contact avec toutes les couches de la société » Wikipédia

[2« Un roman d’apprentissage a pour thème le cheminement évolutif d’un héros, souvent jeune, jusqu’à ce qu’il atteigne l’idéal de l’homme accompli et cultivé. Le héros découvre en général un domaine particulier dans lequel il fait ses armes. Mais en réalité, c’est une conception de la vie en elle-même qu’il se forge progressivement. » Wikipédia

[3« le roman essentiellement psychologique se propose de percer les secrets des comportements individuels (faits et gestes, paroles et silences, sentiments, émotions, valeurs, rapports entre les personnes...) » croquebouquins.e-monsite.com