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Publié : 11 mars 2014
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Les inquiétudes de Madame Rosa

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Voici un commentaire à destination des 1S3 du lycée Maupassant. Il porte sur un extrait du roman de Romain Gary La vie devant soi joint à l’article.

Fil conducteur : Le souci de Gary, dans ce passage, est d’éviter tout pathos. Quoique présente - qu’elle porte sur les craintes de Madame Rosa ou sur les sentiments de Momo - l’émotion est toujours tempérée par une mise à distance systématique.

L’émotion

Les craintes de Madame Rosa

La shoah

Madame Rosa assimile l’hôpital aux camps de concentration : « Ils ont appelé une ambulance.... Ils vont venir.... » Ces deux phrases suspensives ont l’ambiguïté d’amalgamer l’univers médical, par référence explicite à l’ambulance, et l’univers concentrationnaire, par référence implicite aux nazis, cachés derrière le pronom de troisième personne ils. Le thème est repris une deuxième fois implicitement par la reprise de ils vont venir, une troisième fois d’une manière très claire par la référence aux lois de Nuremberg [1], et une dernière fois dans la crainte délirante d’une dénonciation : « le docteur Katz va me dénoncer ».

C’est d’une manière obsessionnelle que Madame Rosa confie sa peur de l’hôpital dans un déluge de négations : « … il ne faut pas les laisser m’emmener à l’hôpital, Momo. A aucun prix, il ne faut pas. » La question de l’euthanasie est clairement posée : « … il vont me faire vivre de force, à l’hôpital, Momo. »

La solitude

Madame Rosa se raccroche à Momo, qu’elle interpelle trois fois au début de l’extrait, puis deux fois, puis une seule : cette diminution du nombre d’apostrophes s’explique par l’effet rassurant de la présence de Momo.

L’amour de Momo pour la vieille juive

L’empathie

Momo éprouve pour vieille femme des sentiments empreints d’empathie.

Momo essaie d’atténuer les craintes de la vieille juive par une série de phrases négatives : « c’est pas pour vous » (2x), « ils savent même pas que vous êtes là », « on vous a pas dénoncée ».

Il manifeste sa tendresse en dépit des circonstances

Madame Rosa se dégrade sur le plan psychique « c’était tout ce qu’elle avait moyen de dire » et physique « elle sentait pas bon » ; « chez elle, tous les muscles étaient avachis ». Cependant, Momo tente un rapprochement physique « je l’ai embrassée encore plus parce que je ne voulais qu’elle imagine qu’elle me dégoûtait. » et culturel : les deux personnages échangent des termes qui n’appartiennent pas à l’origine à leur sphère culturelle : khairem et Inc’h Allah »

L’admiration

Le sentiment de Momo pour sa mère adoptive va au-delà de l’amour et confine à l’admiration : « vous n’allez pas me croire, mais elle avait des yeux de toute beauté, cette vieille juive. » Un étrange parallèle se met en place avec les tapis de M. Hamil. Il résulte de cette image la leçon suivante : le tapis n’a de valeur que parce qu’Allah le sanctifie. Il en va de même pour Madame Rosa : en dépit de sa dégradation, elle est habitée par quelque chose de divin : son regard.

La distance

En dépit des liens d’affection qui unissent les deux personnages, la scène échappe à tout pathétique en raison de la distance que l’auteur instaure entre notre lecture et son récit.

La crudité

Le style est familier (on constatera l’absence quasi systématique de doubles négations). Les termes utilisés sont crus, voire vulgaires et interdisent tout pathos : « elle avait chié et pissé sous elle » ; « Moi les Juifs, je les emmerde ».

L’humour

Cet humour est le fait de l’auteur, pas des personnages. Il s’agit d’un humour noir qui porte sur :

  1. l’état de santé de Madame Rosa : « ... vous avez chié et pissé sous vous, il n’y a que les vivants qui font ça. » - étrange définition du vivant ou encore cet échange : « _C’est vrai que ça pue. _ Ça prouve que ça fonctionne encore à l’intérieur . »
  2. le sort des juifs : « si les Juifs commençaient à se dénoncer entre eux, moi j’allais pas m’en mêler » ; « Moi les Juifs, je les emmerde ». Ici, les réflexions du personnage sont comiques dans la mesure où elles sont en plein décalage avec la situation, que Momo n’appréhende qu’à travers les yeux de sa vieille amie.

La réflexion

C’est le point le plus important, qui fait de ce livre un roman à thèse [2]. Gary défend à travers ses personnage un certain nombre d’idées sur :

  1. L’euthanasie Madame rosa réclame la mort : « Je suis contente de mourir, Momo. » Le jeune garçon ne contredit pas la vieille femme : « Nous sommes tous contents pour vous. »
  2. Le statut des juifs. Comment comprendre cette phrase provocante « Moi les Juifs je les emmerde, c’est des gens comme tout le monde. » L’expression évoque ce qu’on pourrait nommer le droit à l’indifférence. Le drame des juifs est qu’on les considère, depuis des siècles, comme des êtres différents.
  3. La nature du monde En dépit de son âge, Momo raisonne en véritable pessimiste qui sait sur le monde plus que ne laisse supposer son inexpérience : « J’ai jamais été trop jeune pour rien. » Il manifeste pour la religion un certain recul ironique : « Si vous voulez mon avis, Allah est assis sur un tas de trucs. » Philosophe, il associe la vie à la maladie et à la mort : la mauvaise odeur de Madame Rosa est pour lui signe que « tout fonctionne bien à l’intérieur ».

En conclusion, cette page présente de multiples caractéristiques dignes de notre attention :

  • sur le plan romanesque, elle montre une fois de plus l’attachement de Momo pour Madame Rosa ;
  • sur le plan esthétique, elle montre comment l’auteur évite tout pathétique inutile sans renoncer à l’émotion ;
  • sur le plan des idées, elle met une fois de plus en valeur la maturité de Momo, dont les pensées font écho à celles de Romain Gary.

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Notes

[1« Le 15 septembre 1935, le NSDAP proclama une législation antijuive lors d’une de ses réunions à Nuremberg. La loi maîtresse de cette législation était que les Juifs devaient être séparés ’biologiquement’ du peuple allemand. Afin de satisfaire cette demande, on adopta différentes lois. » (http://secondeguerre.net)

[2« Le roman à thèse est une expression utilisée en littérature pour classer des romans dans lesquels la réflexion philosophique ou politique prime sur l’histoire. Ce sont des romans mettant en scène des personnages destinés à illustrer ou représenter des concepts ou des courants philosophiques. » Source : Wikipédia