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Publié : 23 mars 2014
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"Dimanche, lourd couvercle..."

Il est possible de télécharger le commentaire sous forme de carte heuristique.
Le texte initial

Le texte de Tristan Tzara qui accompagne ce commentaire inaugure le recueil « l’homme approximatif », lequel retrace un parcours poétique de cinq ans (1925-1930). Fondateur du mouvement Dada, Tzara sera aussi pendant quelques années le compagnon de route des Surréalistes. Il est donc doublement provocateur et soucieux d’ouvrir des voies nouvelles au langage et à la poésie.

Les 38 vers qui nous occupent ne sont pas simples à commenter : comme l’ensemble des poèmes du recueil, ce fragment ne comporte aucune ponctuation, et la structure syntaxique complexe de chaque phrase est difficile à saisir. Néanmoins, nous verrons que notre texte présente une cohérence thématique et une charge émotionnelle très fortes.

Développement

Cohérence et leitmotiv

La cohérence que nous évoquions se manifeste essentiellement par une série de deux leitmotiv [1] qui pourraient nous livrer la clé du fragment.

Le premier leitmotiv prend la forme d’un alexandrin caché : « les cloches sonnent sans raison et nous aussi » - vers inattendu dans une poésie aussi libérée. Que faut-il y voir ? La manifestation sans ambiguïté d’un vif scepticisme religieux : si les cloches sonnent « sans raison » un « dimanche », c’est que les cieux sont vides ! Mais l’absence de Dieu a une conséquence : celle de rendre nos existences dérisoires : « et nous aussi », souffle Tzara. Le recours à la première personne du pluriel implique ici à la fois le poète, le lecteur et la communauté des hommes. Peut-être faut-il lier à ce scepticisme la référence au « doute », au vers 10 : un doute violent, nous le verrons, mais libérateur, car l’homme est cloué au sol par des forces qui l’écrasent. Ainsi, les vers 1 et 2 connotent par leur vocabulaire le poids et l’immobilité : « dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang / hebdomadaire poids accroupi sur ses muscles ». On remarquera comment le jeu des voyelles, notamment les nasales, donnent cohérence à ces deux vers, d’autant plus remarquables qu’ils sont un hommage à Baudelaire et à son univers. On se réfèrera au poème Spleen : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle... » ou encore à La cloche fêlée.

Le second leitmotiv est constitué de trois vers : « l’eau de la rivière a tant lavé son lit / que même la lumière glisse sur l’onde lisse / et tombe au fond avec le lourd éclat des pierres ». La thématique de référence, c’est ici la pure transparence des eaux. Le jeu des allitérations constituées de sonorités liquides en « l » met en valeur la référence à « l’eau », à « la rivière » et à « l’onde », terme qui lie le poème à un tradition poétique chez un poète présenté souvent comme révolutionnaire – ce qu’il est par bien des aspects. Par ailleurs, le choix de la voyelle « i » dans des termes comme « rivière », « lit », « lumière », « glisse » et « lisse » met en valeur la notion centrale de luminosité, d’éclat.

Libération

En lien avec le premier leitmotiv que nous signalions, Tzara évoque la nécessité d’une libération – et d’une libération violente. La révolte couve déjà des les premiers vers, puisqu’il est question de « bouillonnement du sang » et de « muscles ». Mais tout part du défi suivant, dérivé subtilement du leitmotiv original, et sensible dans l’emploi d’un impératif suivis de deux futurs : « sonnez cloches sans raison et nous aussi / nous nous réjouirons au bruit des chaînes / que nous ferons sonner en nous avec les cloches ». On remarquera le jeu d’allitérations en « r », qui mettent en valeur le mot « bruit », conçu non comme une nuisance, mais comme une invitation à la révolte contre les « chaînes » intérieures.

Les instruments de la libération

Les instruments de la libération sont multiples.

  • C’est d’abord le langage, dont l’irruption, formulée par une question, se fait dans la violence (« quel est ce langage qui nous fouette » , « nos nerfs sont des fouets entre les mains du temps » ).
  • C’est ensuite le « doute », que nous évoquions précédemment. On pourrait a priori penser qu’il s’agit d’un terme dévalorisant. De fait, il véhicule la même violence que le langage : « se vissant, se comprimant, s’écrasant en nous ». Ici, le rythme ternaire des trois participes présents suggère par sa rapidité la brutalité de leur action. Pourtant, il s’agit explicitement d’un « cadeau ». Le doute participe de la même dynamique que le langage : venu d’en haut, d’où la référence à une « aile », il secoue les profondeurs humaines que symbolisent les « poissons d’amertume » du vers 13 [2].
  • C’est encore l’espoir plus serein d’une communion totale avec la nature, lequel s’exprime dans une image bien surprenante, dans la tradition surréaliste : « les yeux des fruits nous regardent attentivement ». On pourrait imaginer un univers inquiétant, puisque « toutes nos actions sont contrôlées ». Néanmoins, il serait plus cohérent de voir ici une aspiration à la transparence.
  • C’est enfin, associé sans transition à la transparence que nous venons d’évoquer, la référence à « la rivière », dont nous avons déjà évoqué l’importance. La dette à guillaume Apollinaire est patente : on se souvient du célèbre Pont Mirabeau, et de ces vers en particulier :
sous le pont de nos bras passe
des éternels regards l’onde si lasse


Même fluidité, même association de l’eau aux regards, et même mélancolie chez Tzara, qui évoque les « doux fils des regards ». Le thème va se développer à partir du vers 18 selon plusieurs mouvements successifs.

  1. Les vers 18 à 23 forment une phrase entière. Le mot « regards », relayé par le pronom relatif « qui », est sujet de sept verbes : « ont traîné », « [ont] léché », « [ont] alléché », « [ont] lié », « [ont] tari », « [ont] creusé », « [ont] délié ». La fin de ce mouvement renoue avec le thème de la fluidité et de la libération : fluidité grâce à l’évocation, à deux reprises, des « sources » ; libération grâce au participe « délié » . C’est qu’il s’agit à nouveau de se débarrasser des « quotidiens étouffements » et de permettre l’émotion en retrouvant « les sources des larmes prisonnières ».
  2. Les vers 24 à 30 constituent un deuxième mouvement consacré au thème du regard – mouvement qui s’ouvre sur une personnification, puisque Tzara évoque d’emblée « les regards qui prennent avec des mains desséchées ». Ce mouvement met en valeur la multiplicité et l’importance des regards, qui « se suivent serrés », en accentuant les contrastes. Ainsi s’explique le parallélisme du vers 25, qui mêle sans les opposer « le clair produit du jour » et « l’ombrageuse apparition », c’est-à-dire les activités diurnes et conscientes d’une part, et le monde des rêves d’autre part, ce monde obscur et inquiétant (n’oublions pas l’ambiguïté de l’adjectif « ombrageux »). Ainsi s’explique également ce quasi-oxymore : « la soucieuse richesse », sans que cette curieuse association nuise à l’impression générale de gaieté du passage, qui évoque dans une nouvelle personnification « la soucieuse richesse du sourire vissée comme une fleur à la boutonnière du matin ». Ainsi s’explique, enfin, l’opposition du vers 28 entre le « repos » et la « volupté », qui entame une série d’accumulations dynamiques qui se prolongeront jusqu’au vers 30 et dont le sens n’est pas toujours clair. Par exemple, « la certitude » est-elle opposée à « l’esclavage » ou n’en est-elle que l’avatar ? Il faudrait dans ce dernier cas comprendre : la certitude autrement dit l’esclavage.
  3. Les vers 31 à 33 utilisent la même structure que les mouvements précédents. Le contenu en est cependant plus tourmenté, puisqu’il est question de regards qui « ont rampé », « expié », et qu’on évoque des « tourmentes » et des « bassesses ». La séquence se clôt sur une nouvelle association de l’eau, de la fluidité et des regards qui se confondent dans l’expression plurielle et hyperbolique « les mers ». Il faut néanmoins faire un sort particulier au vers 33, car il marie à nouveau, mais d’une manière cette fois très synthétique, les contrastes dont nous avons parlé, en évoquant « les humaines ordures et leurs mirages ». Voici ce que sans doute on pourrait comprendre : ces regards que nous laissons traîner, qu’ils soient empreints de noirceur (« les humaines ordures ») ou de rêve (les « mirages »), se confondent et se purifient au sein du même fleuve.

Conclusion

On a donc affaire à un texte plus structuré qu’on ne l’aurait pensé : syntaxiquement, l’ensemble offre une remarquable cohérence, d’autant plus que certaine structures de phrases se répètent. Cette cohérence, on la retrouve aussi sur le plan sémantique : le thème du regard y prend une place essentielle, liée à ceux de la fluidité et de la purification. On peut y lire aussi, dès le début, une entreprise de libération, une lutte violente contre l’immobilité – contre ce qu’on pourrait appeler l’enfermement du quotidien : de la part d’un esprit aussi libertaire que Tzara, cela n’étonnera guère !

Il se pose une dernière question : celle de la spontanéité de ce poème. S’agit-il d’écriture automatique ? Les effets stylistiques sont, nous l’avons vu, assez nombreux mais allez savoir... « Beaucoup de poèmes m’ont demandé un très long travail d’autres ont été très vite finis » dit de lui-même Tristan Tzara.

Voir en ligne : Le poème dit et mis en image...

Notes

[1Ce mot désigne au départ un motif musical conducteur, un thème-clé répété au fil d’une œuvre musicale

[2Peut-être s’agit-il aussi d’une référence cachée à Guillaume Apollinaire, qui évoque explicitement dans Alcools les « pihis », oiseaux légendaires chinois qui n’ont qu’une aile, et les « pimus », poissons légendaires chinois qui n’ont qu’un seul œil.

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