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Publié : 14 avril 2014
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"lorsque l’herbe rare..."

Destiné aux élèves de 1S3 et de 1STI2D2 du lycée Guy de Maupassant de Fécamp, voici le commentaire d’un fragment du poème VII du recueil "l’homme approximatif" (1925-1930) de Tristan Tzara.

Lorsque l’herbe rare...

Le texte à commenter

Référence : Tristan Tzara, L’Homme approximatif, pages 59 et 60

Introduction

Ce fragment de poème est d’emblée déroutant – comme l’ensemble du recueil – et il nous faudra avant tout briser cet hermétisme [1] de façade. A cette impression concourent un certain nombre de facteurs. Premièrement, l’absence de ponctuation force le lecteur à restituer un sens qui lui échappe ; deuxièmement, la syntaxe fait la part belle à une incroyable série de seize subordonnées de temps suivies de trois propositions principales qui en constituent le noyau ; troisièmement, la situation d’énonciation ne paraît pas claire : qui parle ? à qui ? dans quelles circonstances ? Est-on dans le réel ou dans l’onirique ?

Il apparaît que la fin du texte constitue la clé du fragment. La mémoire, sacralisée, puissamment dynamique, s’impose souverainement pour faire émerger le lyrisme.

Dès lors, la séquence des 16 propositions subordonnées de temps s’interprète comme l’ensemble des conditions auxquelles se produira cette émergence du souvenir.

Développement

La fin du texte constitue la clé du fragment

La mémoire...

C’est la fin du poème qui fournira un début de réponse à ces questions a priori insolubles. On y découvre en effet une thématique intéressante : celle de la mémoire. Celle-ci s’impose avec la vigueur d’un souvenir proustien [2]. On notera la référence à la « jeunesse » et – plus mystérieusement – à d’« antiques rappels » . Ce passage attire l’attention pour trois raisons : il est syntaxiquement constitué d’un jeu de trois propositions principales ; il est plus clairement lyrique que le reste du poème grâce à la généralisation du tutoiement – qui sonne comme la marque d’un monologue intérieur (n’est-il pas question du « poète » dans ce texte ?) ; il privilégie dans sa clausule [3] le vers impair, réputé plus musical que le vers pair :

« ...offert à la plus haute à la plus cruelle (11 syllabes)

la vibrante pudeur des jours indécis » (11 syllabes).

… sacralisée

Cette fin de texte sacralise le souvenir, associé à un temple. Cette référence est amenée allusivement par le groupe nominal « lourds battants », relayé par l’expression « à perte de jours », qui démarque le cliché « à perte de vue », poursuivi par la mention des « antiques rappels », et achevé par l’évocation du « fronton des choses ».

… puissamment dynamique

Dynamisme et ouverture sont les caractéristiques du souvenir dans ce poème. La notion d’ouverture est sensible dans l’évocation des « portes » et des « fenêtres », « béantes » pour les premières, « ouvertes » et même « saignées » pour les secondes. Cette ouverture se produit avec un vif dynamisme porté par les verbes : les portes « s’ouvrent », le vent « circule », les fenêtres « font courir » le souvenir. L’agent de ce grand dynamisme est identifié au « vent », dont la violence graduelle se mue en « bourrasques » et en « coups ».

… s’impose souverainement

Si le vent du souvenir est acteur, le narrateur est agi. Il se définit lui-même comme un lieu : « un vent à perte de jours circule en toi », et même comme un simple lieu de passage : « les fenêtres … font courir les antiques rappels à travers toi ». Plus encore ! Il est devenu simple objet, un « corps ... vendu » offert « sur un plateau ». Mais que s’agit-il d’abandonner ?

Sans frein se soumettent les soucieuses avidités

aux âcretés charnelles des embûches de lichens

Si la compréhension est affectée ici par le recours aux termes abstraits (« avidités » « âcretés » et « embûches »), on retiendra de ce couple de vers la soumission de l’esprit – où domine l’idée de souci – au monde réel, dont la présence est rendue par la référence aux « âcretés charnelles » et aux « lichens ». C’est une soumission irrépressible (« sans frein ») et inattendue, puisqu’il est question d’ « embûches ».

… pour faire émerger le lyrisme

Le fragment se referme sur l’évocation du souvenir d’enfance, auquel on peut attribuer deux caractéristiques : c’est le temps des possibles, une époque de « jours indécis » ; c’est aussi le temps de l’innocence, de la « pudeur », à laquelle trois adjectifs, dont deux au superlatif, confèrent une valeur particulièrement importante : elle est « haute », « cruelle » et « vibrante ». Le passage se clôt donc sur une gradation qui confère à la phrase une tournure nettement exclamative ; le tutoiement se généralise ; le vers impair donne à la clausule, comme il a été dit, une allure musicale : tout est en place pour une évocation lyrique qui prendra toute son ampleur dans la suite du texte – que nous n’avons pas à évoquer ici.

Les 16 conditions

Tzara développe seize circonstances, ou bien, si l’on préfère, énonce seize conditions, pour que se déploie le faste du souvenir. Malgré les apparences, c’est à une évocation très cohérente que nous sommes confrontés, évocation dont le message peut être interprété dans un sens onirique et symbolique.

Une évocation cohérente

Plusieurs choses assurent la cohérence de ces seize conditions. Premièrement, elles sont liées par des connecteurs de temps où domine la conjonction « lorsque » répétée en anaphore, et s’articulent autour d’une gradation chronologique manifeste. Deuxièmement, elles reposent toutes sur un dynamisme graduel et parfois violent.

La chronologie

Leur distribution irrégulière au sein du texte – parce que l’auteur en a fait parfois l’ellipse – a pour effet de perdre le lecteur dans un flux dont il ne reconnaît pas à la première lecture l’enchaînement chronologique. Ces connecteurs nous imposent une chronologie qui pourrait aussi bien se référer à un monde réel – le poète observe le lever du jour – qu’à un univers plus onirique et symbolique. Nous y reviendrons. Notons simplement que cette conjonction de facteurs si différents rend presque impossible et miraculeuse l’émergence du souvenir que nous évoquions ci-dessus.

Par ailleurs, le fragment s’organise autour du passage très symbolique de la nuit au jour et de la glace au feu. Ainsi, la nuit « s’effrite »et « le noir … bleuit », cédant le pas au « soleil » ; l’herbe qui « gèle » et « la glace » s’effacent devant « l’arôme ardent » des brousses.

Le dynamisme

Au repos apaisé de la nuit succède une fièvre diurne où le désir et la fatigue posent tour à tour leur empreinte. Le monde évoqué ici ne reste pas longtemps en repos. L’herbe « gèle », certes, « le phare s’apaise », le poète « s’alentit [4] », et il est question plus loin de « lassitude » et d’un être « harassé » – on notera au passage la force des adjectifs ; mais c’est compter sans une violence diurne qui secoue cette torpeur : il est alors question de « montagnes brûlées par de paniques rages », « d’outrage des multitudes charnelles » où – si le sens de l’expression reste obscur – le mot outrage reprend comme en écho le terme « rage ». Il est question également d’un désir visiblement violent, qui « ébranle » et qui « arrache ». On voit aussi comme la rare ponctuation du texte, des couples de tirets qui constituent autant de suspensions ou de parenthèses, violentent par moments la syntaxe et le sens du texte. On se référera par exemple à l’évocation de la sirène, extrêmement saccadée. Mais cette violence n’est pas chez Tzara une force négative : elle est ce qui secoue la torpeur et pousse à vivre.

La cohérence thématique

Troisièmement, la cohérence thématique est assurée par le thème de la mer, lui aussi propice aux évocations symboliques. C’est un paysage maritime qui se dessine, celui d’une « île » plongée dans l’hiver, éclairée par un « phare » qui s’éteint (« s’apaise ») à l’arrivée du jour. Cette thématique, sensible dès les premiers vers, est reprise au long du poème de manière continue puisqu’il y est question de « nasses », d’ « écluses », de « radeaux » et de « grève ». On peut même la retrouver sous des formes plus discrètes ; ainsi, les « cheveux blanchis » évoqués au début du poème pourraient représenter l’écume des vagues.

Une portée onirique et symbolique

La portée de ce poème peut être de nature onirique, comme en témoigne l’évocation de la sirène ou les références multiples aux cauchemars.

La sirène

Créature mythique, la sirène est un être inquiétant associé à la perte des hommes, car elle suscite un désir naufrageur. Le texte de Tzara reprend cette tradition, qui insiste sur les vices d’une créature maléfique. En témoignent les termes péjoratifs : la sirène est « fuyante » et « sans scrupule » ; son île, « tyrannique », fait penser à celle de Circé. En témoigne aussi l’association quasi oxymorique des « glas [5] » et du « plaisir »d’une part ; du « plaisir » et de la « détresse » d’autre part : la sirène est un être cruel qui aime la mise en abyme du plaisir et de la douleur...

Cauchemars et visions

Le poème s’ouvre sur « la nuit » et « le noir ». Cette obscurité est « ravagé[e] de sortilèges ». Seul le jour amène un répit face aux terreurs nocturnes (d’où les « cheveux blanchis » ?) : « il fait noir dans le pleur de l’enfant oubliant de pleurer ». Étrange proposition, peut-être un peu précieuse. S’il faut y voir l’effet positif du jour qui « bleuit » la nuit, on peut comprendre que la frayeur s’efface, n’est plus qu’une ombre légère pour l’enfant qui se console. Il y a ici en tout cas une référence à ce que Baudelaire appelait : « L’essaim des rêves malfaisants » [6]

Mais ce monde évoqué n’est pas uniquement celui des visions subies : il est aussi celui des visions provoquées. Dans son monologue intérieur, le poète s’avoue lui-même « harassé de visons touffues » dont le caractère répétitif et lancinant se révèle dans le passage suivant : « vision sur vision et ombre découpée d’ombre... n’arrivent plus à suivre la grève sous tes pas ». Les Surréalistes appliquent à la lettre le précepte de Rimbaud : « Il faut être voyant, il faut se faire voyant... ». C’est une ascèse [7] presque inhumaine, qui peut éloigner du réel au point de ne plus « suivre la grève sous [s]es pas » et qui impose qu’on « retourne au secours de [s]on cœur »...

Réversibilité

Pourtant, cet univers nocturne et inquiétant du désir, de la peur, et de la vision qui épuise, est réversible. Car le poète est « charmeur de noir ». C’est-à-dire qu’il apprivoise la nuit. La lumière est son alliée, qu’elle soit celle d’une étoile assez familière pour être tutoyée : tu viens sourdre dans la main – étoile des radeaux marchant entre les veilleuses » ; ou bien qu’elle prenne la forme éclatante d’un « plateau de soleil ».

Le désir lui-même est réversible. On l’a vu inquiétant sous les traits de la sirène ; voilà qu’il se métamorphose en « fumeuse nonchalance » au voisinage du soleil, éclate de violence lorsqu’il « ébranle les écluses » ou « arrache les essieux », et confine à des « ivresses » avant de retomber en « fastueuse lassitude ». La ponctuation des tirets accompagne un temps la frénésie des notations et la segmentation du propos mime la violence temporaire du désir.

Conclusion

On ne prétendra pas avoir tout compris, tout expliqué dans ce poème foisonnant. D’ailleurs, l’œuvre surréaliste n’est pas là pour être intellectuellement comprise mais ressentie et la force de l’image consiste justement en un jaillissement que ne contrôle pas la raison.

Toutefois il faut bien, et c’est une gageure, que l’écrivain, pour être entendu, dépasse les images personnelles qui ne seraient comprises que de lui seul. C’est d’autant plus important dans le cas de Tzara qu’il vise à une certaine forme de lyrisme. Qu’on ne s’attende pas à des épanchements ! « … inutile de chercher des détails autobiographiques. L’œuvre est impersonnelle. On sait que les notations sur sa vie sont exceptionnelles chez Tzara et c’est tout juste si l’on note ça et là l’obsession des souvenirs [8] ». Impersonnelle certes, mais pas sans résonance. Dans ces lignes d’un poète qui trouve dans une soudaine connivence avec le monde – fût-il surgi du passé – un remède à ses peurs et un repos à son travail de créateur, comment ne pas voir quelque chose d’universel qui rappelle ces propos de Camus : « … on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque ; il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tous leurs savoir-vivre. »

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Notes

[1Hermétisme : « Tendance artistique qui privilégie les recherches formelles au dépens de la communication d’un message ou d’un sens, qui recherche l’obscurité pour l’obscurité. » CNRTL

[2Le nom de l’écrivain Marcel Proust (1871 – 1922) est associé entre autres à l’expérience bouleversante du souvenir spontané. Il évoque ainsi,dans A la recherche du temps perdu, les sentiments qui assaillent le narrateur dégustant une innocente madeleine accompagnée dune simple tasse de thé : « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. »

[3« Disposition des mots à la fin d’un membre de phrase ou d’une phrase, destinée à créer un certain rythme quantitatif, tonique ou accentuel. » CNRTL

[4S’alentir : « Devenir plus lent, se ralentir » CNRTL

[5Glas : « Tintement lent, sur une seule note, d’une cloche d’église pour annoncer l’agonie, la mort ou les obsèques de quelqu’un. » CNRTL

[6La citation est de Charles Baudelaire : « C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants / Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents » (Le crépuscule du matin)

[7Ascèse : « Discipline que la volonté s’impose afin de tendre vers un idéal soit de perfection morale, soit de création artistique ou intellectuelle. » CNRTL

[8François Buot, Tristan Tzara, l’homme qui inventa la révolution Dada 

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