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Publié : 18 mai 2014
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"Qui nous sortira des encombrements du monde..."

Cet article est le commentaire d’un fragment de L’homme approximatif, de Tristan Tzara. Le texte figure aux pages 112 et 113 de la collection poésie/Gallimard.

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Le texte à commenter

Le texte s’articule autour d’une double affirmation : celle de la faiblesse de l’homme et celle de son incroyable ténacité. Le mouvement même du passage accompagne cette dialectique et autorise une étude plutôt linéaire.

Ce qui frappe d’emblée, c’est donc la faiblesse de l’homme.

On constate tout d’abord une sorte d’hypallage [1] : l’humain est réifié, transformé en chose, tandis que la nature s’humanise. C’est ainsi que Tzara évoque les « applaudissements de la mer », « le front éprouvé du monde », ou encore « la gorge des ténèbres marines ».

Cette nature se ligue contre l’homme, comme le souligne la question rhétorique initiale : « qui nous sortira des encombrements des choses et de la chair », où le mot « chair » représente par métonymie [2] le corps humain. Le texte oppose donc d’emblée l’esprit au monde physique. Le thème du monde ligué contre l’homme est repris plus loin, non plus autour du mot « encombrements » mais autour du mot « décombres » : « ...le front éprouvé du monde / les épaves et les décombres jetées dans la mer / et celles de la mer dans le monde ». On ne s’attardera pas sur la difficulté que représente l’adjectif « jetées », lequel ne peut s’accorder qu’avec le substantif « épaves ». D’ailleurs, ne serait- ce pas plutôt un nom ? Ce qui frappe ici, c’est le va-et-vient entre le monde et la mer, qui se rejettent cycliquement épaves et décombres (c’est-à-dire l’homme ?) formant un univers sans issue. L’échange est renforcé dans le texte par un jeu d’allitérations nasales.

Mais quelles sont les caractéristiques de cette nature ? Elle est à la fois inquiétante et violente. Tzara rappelle que la mer « se brise », évoque les « ténèbres marines », dénonce la « noirceur … de l’avenir », parle de « griffes » mystérieuses. Bref, les connotations se révèlent ici essentiellement péjoratives. Peut-être peut-on même parler d’ironie : si la mer adresse à l’homme des « applaudissements », c’est sans doute pour souligner le caractère théâtral et « tragique » de notre destin. A mois qu’il s’agisse d’un véritable hommage à notre ténacité...

Car nous ne sommes pas spectateurs, nous sommes le spectacle ! Comment comprendre, sinon, la référence à la tragédie et à «  l’amphithéâtre », au début du texte ? Arrêtons-nous sur ce mot : l’amphithéâtre était dans l’antiquité une enceinte destinée aux spectacles les plus cruels, les jeux de gladiateurs, dont le sort était le plus souvent funeste. C’est donc une référence indirecte au sort ultime et, répétons-le, tragique de l’homme : la mort.

Nous sommes, certes, issus de ce monde. L’homme, en effet, est un « vieux pli de pierre », une « soucieuse ride de terre congestionnée », un « sillon trempé ». Ces expressions ont en commun la référence au sol dont, selon certaines mythologies, l’être humain est issu. Selon les traditions juive et chrétienne, en effet, Adam fut façonné par Dieu lors du sixième jour de la Création à partir de la poussière de la terre qu’il modela à son image.

Ce monde cependant nous malmène. « Pauvre petite vie perdant pied chaque jour, / culbutée, basculée, précipitée, pauvre vie, /pauvre vie harcelée par les présages fauves, piétinée ». La répétition est le maître procédé de ce bref passage : allitération des « p » , répétitions, accumulations : tout contribue ici à mettre en valeur l’aspect dérisoire de nos vie.

Or, nous n’avons de cesse de résister à l’anéantissement. C’est un peu le sens du vers suivant qui s’achève en un tutoiement lyrique : « les applaudissement de la mer se brisent contre toi ». La suite le confirme : l’homme est une «  digue tragique et raidie ». Une digue étant une « longue construction destinée à faire obstacle aux eaux » (CNRTL), on voit nettement l’opposition entre la nature (la mer) et l’homme. Allons plus loin : les épithètes utilisées par Tzara font de nous un défi perpétuel à l’ordre immuable du monde, un «  vieux pli de pierre sur le front éprouvé du monde », une « soucieuse ride … dans la gorge des ténèbres marines », des révoltés exaspérants... et tenaces, comme en témoigne la succession de certains verbes au mode participe, figurant pour la plupart en tête de vers : ne sommes-nous pas « amarré[s] », « cramponné[s] », « faisant face », « fonçant » ? Oui. Nous sommes bien porteurs d’un dynamisme inaltérable, un dynamisme qui défie aussi le cours du temps. Celui-ci est évoqué dans une série de périphrases dont la solennité évoque la toute-puissance de cet ennemi de l’homme. Il est question tout d’abord de « l’inconcevable imprécation du temps », groupe nominal qui met en valeur grâce au terme «  imprécation » la malédiction qui pèse sur l’homme. Il est question ensuite, dans une envolé biblique, d’étendre la révolte à « la consommation des siècles ». Il est question enfin – et l’idée est la même – d’aller « jusqu’à l’épuisement des cyclones dans les entrepôts élyséens » image précieuse et baroque peut-être mais saisissante, qui sera suivie par deux autres, tout aussi fortes. L’homme est ainsi une « mâchoire d’inébranlable éternité et insolence » : c’est le substantif mâchoire qui frappe le plus ici, car il témoigne à la fois de notre appétit de vivre et de notre agressivité. L’homme est également, et d’une manière elliptique, une tour « fortifiée et crénelée jusqu’au sommet de dieu ». L’image n’est pas difficile à décrypter. Elle fait référence à la tour de Babel, construite par les hommes pour défier dieu selon la Bible. Tzara assume et revendique l’orgueil humain face à l’inhumanité de l’univers caractérisé par ce dieu froid et inaccessible « que nul œil n’a pu gravir / nulle joue chauffer d’humaine tendresse ».

Pourtant, cette exaltation n’est que de courte durée, et le texte se clôt sur un mouvement d’un lyrisme désenchanté, clairement assumé par l’omniprésence du je.

La fin du texte est porteuse d’une résignation lasse, rythmée par la succession des « à quoi bon » et des « qu’importe » dans une série de questions douloureuses. Dès le premier « à quoi bon », le pessimisme répond point par point et en écho à la phase d’exaltation qui précède. Négations (« l’humaine tendresse ne sait plus », décalage subtil (« joue » devient « joie ») : Tzara déplore les défaillances du sentiment et les limites de la quête d’absolu : « a quoi bon gravir le pic filtrer les nues », déplore le poète dans un vocabulaire choisi et plutôt soutenu (gravir n’est pas grimper , nues n’est pas nuages).

Les groupes rythmiques s’accélèrent au fil de cette évocation désabusée : « qu’importe l’ami le seul la nuit l’ennui ». Ici, les allitérations s’accumulent ; des réseaux de paronymes s’installent (la nuit et l’ennui par exemple, ou encore en moi et ami) ; des groupes, des vers entiers sont repris, et ces reprises imbriquées confinent à la litanie [3], comme dans la triple répétition de « un jour ». Y domine le terme «  ami », employé cinq fois tel quel et suggéré par un calembour : « la mie de pain ». D’une manière très symbolique, la chaleur et le froid s’affrontent en cette fin de poème. Le texte se referme sur un espoir : « si je pouvais atteindre le lumineux oubli ». C’est l’attente d’une sorte de nirvana au sens étymologique d’extinction, de résolution dans le néant. Pas de perspective d’un paradis quelconque ou d’une vie future chez Tzara.

Ainsi, ce texte paradoxal fait-il à la fois briller la révolte prométhéenne de l’indomptable humanité et luire en même temps l’éclat noir de la résignation individuelle. Comme Baudelaire, Tzara mêle alors la symbolique de l’obscurité et de la lumière dans un appel à la mort :

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Baudelaire, Les fleurs du Mal

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Notes

[1Hypallage (fém.) : Figure de style qui consiste à attribuer, à un ou plusieurs mots d’une phrase, ce qui convient à d’autres.

[2Métonymie (fém.) : Figure de style qui consiste à désigner un objet ou une idée par un autre terme que celui qui convient (par glissement de sens).

[3Litanie (nom fém.) : Prière formée d’une longue suite d’invocations à Dieu, à Jésus-Christ, à la Vierge, aux saints, dites par le célébrant, ses assistants ou les chantres et suivies d’une formule récitée ou chantée par l’assemblée.