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Publié : 1er juin 2014
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lorsque les ramifications du hasard...

Commentaire linéaire des derniers vers du poème qui clôt le recueil de Tristan Tzara "L’homme approximatif". Le commentaire est téléchargeable au format OpenDocument. Voir au bas de l’article.

"lorsque les ramifications du hasard..."

Lorsque les ramifications du hasard // à la force de leur sourire // attachent les amarres,

Ce vers entame une série de trois subordonnées temporelles anaphoriques qui vont créer chez le lecteur un horizon d’attente.

Trois termes sont importants dans ce premier vers : « hasard », « sourire » et « amarres » :

  • ils ont une place privilégiée en raison de leur position juste avant une coupe ;
  • ils comportent une accentuation ;
  • ils tissent des liens sonores, notamment les paronymes « hasard » et « amarres ».
    Du rapprochement de ces trois termes, il ressort que le hasard, si cher aux Suréalistes et particulièrement à André Breton, est une force positive à laquelle nous sommes liés.

lorsqu’on appelle ton cœur // - là où de solides mors s’enfoncent -

Deuxième subordonnée de temps. Le thème du lien est prolongé par le substantif « mors », dont l’efficacité est renforcée par le jeu des sonorités nasales qui l’annoncent et qui le prolongent. L’expression « là où » renvoie probablement au mot « coeur », lequel est donc le lieu où se fixent « amarres » et « mors ». Ce dernier mot est particulièrement ambigu : il évoque la morsure, mais aussi la domestication, et par homophonie, il rappelle la mort. Tout fait sens en poésie. Le vers oppose en deux groupes rythmiques impairs (7 + 9) deux thématiques que l’on trouvait déjà au début du recueil : celle de l’immobilité et celle du mouvement, de la pesanteur et de la grâce. Reste à savoir quel est ce « on » mystérieux qui « appelle »...

poussiéreuse et surie phalène - // mate intimité - // que sais-je ? - //chantier de la nuit -

Trois expressions se succèdent dans ce vers, ponctué par une interrogation qui sonne comme une hésitation. Ces expressions visent à cerner ce qu’est le cœur humain. La « phalène » est un papillon de nuit ; sa particularité est d’être attiré par la lumière – comme nous, au sens métaphorique ; cependant, deux adjectifs aux connotations péjoratives, « poussiéreuse » et « surie », ironisent sur notre capacité à atteindre cette lumière. L’adjectif « mate », pour sa part, signifie « qui ne réfléchit pas ou presque pas la lumière ». Enfin, la « nuit » évoque par définition l’absence de lumière. Ainsi, l’unité de ce vers est double : non seulement tout y est lié par le jeu des sonorités sifflantes,liquides et nasales, mais encore le sens y est trois fois affirmé : notre cœur, comme nous l’avons dit, aspire à la lumière, mais ne peut y parvenir.

lorsque la jarre aux sifflements de ruche, // de reptiles, // battue,

Troisième subordonnée de temps. Elle présente un élément symbolique – « la jarre » évocatrice du bassin méditerranéen – pimenté d’une notion de danger mise en valeur par l’allitération des termes : la « ruche » et les « reptiles ». Le rythme désarticulé du vers (10+3+2) met en valeur le dernier mot du vers, « battue », qui suggère la violence et l’exacerbation du danger.

où s’acharnent les sollicitations // des mâles intempéries,

Cette subordonnée relative explicative associe les sonorités liquides et nasales dans l’expression de la même violence, sensible dans l’emploi du verbe « s’acharnent » et du substantif « intempéries », placés aux endroits stratégiques du vers. On peut attribuer à « intempéries » le sens métaphorique de « grand bouleversement dû aux aléas de la vie. » Cependant, la brutalité du hasard n’est pas négative, puisque l’adjectif « mâles » lui confère une connotation laudative. Chez Tzara, la violence n’est jamais ressentie comme négative.

gronde à la longue, // gémit,

Fin du groupe de subordonnées. Le vers, qui contraste par sa taille avec celui qui précède, associe deux verbes juxtaposés. Le premier est prolongé par une locution adverbiale qui en constitue une sorte d’écho sonore. Les deux verbes suggèrent qu’il va se produire un événement...

une lente fournaise d’invincible constance // - l’homme -

Émergence de la proposition principale, mais sans verbe encore. Le vers est volontairement déséquilibré (13+1) pour mettre en valeur la notion la plus importante : « l’homme ». Le jeu des sonorités nasales ralentit le débit du vers et lui donne une solennité qui s’adapte au propos humaniste : l’homme est, métaphoriquement, « une fournaise », il est également « invincible » dans son opiniâtreté. On notera le contraste créé par le nombre de polysyllabes, élevé par rapport au verbe précédent.

une lente fournaise surgit // du fondement de ta lente gravité,

Deuxième référence au feu et reprise anaphorique du thème. Apparition du verbe à la césure, donc à une place privilégiée. Dans ce vers plutôt long (20 syllabes) les sonorités nasales ralentissent à nouveau le rythme et rendent le passage solennel, et accompagnent le sens de l’adjectif « lente », qui apparaît deux fois.

une lente fournaise surgit // du val des principes glaciaires,

Troisième référence au feu. Les deux versants du vers mettent symboliquement en regard le froid (les « principes glaciaires ») et le feu (la « fournaise »). Il s’agit moins d’une opposition franche que d’une sorte de continuité, comme semble le suggérer l’entrelacement des sonorités liquides et nasales sur l’ensemble du vers. L’article partitif « du » indique non seulement une origine mais une cause, un « principe » au sens fort du terme : le feu préexistait ; il n’attendait que sa libération.

une lente fournaise // d’indicibles alliages,

Quatrième référence au feu. Poursuite du jeu de sonorités signalé ci-dessus. Le vers est plus court, avec une modification de taille : c’est un alexandrin – et pas n’importe lequel. En effet, d’une manière classique, la césure découpe l’ensemble en deux hémistiches égaux. Autre référence au feu, la notion d’ « alliages », qui ne se fait qu’à une certaine température – à partir des métaux qui dorment sous la terre, nous reviendrons sur ce point.

une lente fournaise // qui gagne les foyers des émotions lucides,

Cinquième référence au feu. A nouveau, le thème du feu se trouve conforté. Deux termes sont à cet égard fort intéressants : « foyers » et « lucides ». Tzara joue sur la polysémie du premier, à la fois ’feu’ et ’centre’, et sur l’étymologie du second, lié à la notion de lumière en même temps qu’elle connote l’intelligence. A ce propos, soulevons un paradoxe : comment une « émotion » serait-elle « lucide » ? La réponse se trouve probablement dans les exercices auxquels se soumettent régulièrement les Surréalistes.

une ample fournaise // surgit des toux esclaves, des forteresses,

Sixième référence au feu. On découvre une variante subtile : « ample » remplace « lente ». Le second versant du vers, centré autour d’une allitération en « s », met en relief la libération de l’homme, par une double allusion aux mines (dispensatrice des « toux esclaves ») et à l’emprisonnement (grâce aux « forteresses »). Toutefois, une ponctuation différente – une simple suppression de la virgule – permettrait une interprétation légèrement différente.

un lent feu s’anime à la crainte béante de ta force // - l’homme -

Septième référence au feu. La cohérence du vers est assurée entre autres par le jeu des sonorités nasales, qui encadrent notamment le mot « feu ». Nous avons déjà rencontré un vers de ce type, avec un même déséquilibre qui met en valeur « l’homme », auquel est rendu l’hommage de sa « force ». On a en passant la confirmation du sens du tutoiement dans ce passage : c’est à l’homme qu’on s’adresse, c’est de lui qu’il s’agit. De nouveau changements subtils se dessinent . La « fournaise » se simplifie en « feu », lequel ne « surgit » plus mais « s’anime »

un feu // s’enivre des hauteurs où les cabotages de stratus ont terré le goût de gouffre,

Huitième référence au feu. Nouveau déséquilibre du vers qui met en valeur les deux monosyllabes qui énoncent la notion essentielle : « un feu ». Ce vers plutôt obscur sur la fin (que signifie « ont terré le goût de gouffre » ?) montre cependant que le feu évolue : il s’est détaché de la terre pour s’attacher aux régions célestes : on signalera les « hauteurs » et les « stratus », dont le passage est assimilé à un « cabotage ». Autre évolution : le feu s’humanise, qui « s’enivre ».

un feu, // qui se hisse suppliant sur l’échelle jusqu’aux souillures des gestes illimités,

Neuvième référence au feu. Nouvelle humanisation, puisque le feu se montre « suppliant » - on remarquera combien l’allitération soutient l’idée. Nouvelle référence au monde céleste grâce à la métaphore de « l’échelle ». Il est plus difficile de comprendre ce que l’auteur entend par « souillures des gestes illimités », si ce n’est l’idée d’un élan vers l’infini.

un feu, // qui aboie des jets de regrets au-delà des hypocrites suggestions de possible,

Dixième référence au feu. L’élan vers l’infini que nous venons de relever se poursuit dans un vers à la charge critique évidente, « au-delà des hypocrites suggestions de possible » : Tzara suggère de faire fi des freins qu’on nous impose. D’ailleurs, le feu qui anime l’homme est sans doute trop violent pour être ralenti. Il a la force d’un cri, puisqu’il « aboie », et d’une éruption, puisqu’il est question de « jets de regrets ».

un feu, // qui s’évade des mers musculaires où s’attardent les fuites de l’homme

Onzième référence au feu. Retour aux origines, puisque le vers souligne l’origine de la force humaine (les « mers musculaires ») - sans masquer d’ailleurs ses faiblesses, ses « fuites ».

(un homme qui vibre // aux présomptions indéfinissables des dédales de feu),

Le vers ne peut se comprendre stylistiquement que comme une parenthèse, un commentaire, car il interrompt la longue anaphore qui commence plus haut et qui se poursuit au-dessous. Peut-être l’image finale des « dédales de feu » est-elle une référence discrète à Icare, fils de Dédale, qui s’envola vers le ciel (avec le sort que l’on connaît, d’où – qui sait – le mot « présomptions »).

un feu, // qui ourdit le houleux soulèvement en masse des caractères // - se plie.

Douzième référence au feu. L’aspect révolutionnaire du feu est souligné par l’expression « soulèvement en masse », qualifié de « houleux ». Ambigu, le mot « caractère » se réfère entre autres au travail de l’écrivain, du poète, qui par le langage, et singulièrement le langage écrit, va être l’artisan de cette révolution. Volontairement détachés par Tzara, les deux derniers mots évoquent un feu dompté – dompté par l’homme sans doute, devant lequel il « se plie ».

Harmonie - // que ce mot soit banni du monde fiévreux que je visite,

Tzara n’est pas un homme de compromis, et le recours à la première personne témoigne ic de l’engagement du poète. Le monde est pour lui « fiévreux » : la création poétique n’est pas de tout repos et n’est pas fondée sur la recherche du beau. Voilà pourquoi le mot « Harmonie » est soigneusement mis à l’écart au début du vers. Ce passage est aussi un art poétique.

des féroces affinités minées de néant, // couvertes de meurtres,

Nous avions le « fiévreux », nous avons aussi le « féroce » et les « meurtres ». C’est, si besoin était, la confirmation que le monde de Tzara n’est pas un monde pacifique, même si le jeu des allitérations délivre quand même une certaine « harmonie ».

qui hurlent de ne pas défoncer l’impasse sanglotante de lambeaux de flamants.

Dans « flamants », il y a flamme ! Tout ce vers témoigne à nouveau d’une intense révolte et d’un dégoût profond pour les faux-semblants. Le feu est insuffisant qui n’offre que des « lambeaux de flamants », des flammes imparfaites. Dès lors, il s’agit d’une « impasse sanglotante », comprenez un échec.

Car le feu de colère // varie l’animation des subtils débris,

La nature violente de ce feu éclate dans le mot « colère », mis en valeur part la césure et l’allitération. La suite du vers est hélas plus hermétique...

selon les balbutiantes modulations d’enfer

Tzara paie sa datte à Rimbaud, l’auteur de « Une saison en Enfer ». On se souvient en effet des exigences de Rimbaud concernant le poète, qui recherche « toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! ». Très bref, le vers met en valeur la référence rimbaldienne.

que ton cœur s’épuise à reconnaître // parmi les salves vertigineuses d’étoiles.

Un vers assez long qui contraste avec le précédent. A noter que la deuxième partie du vers constitue un alexandrin. Le passage souligne l’ascèse [1] à laquelle se livre le poète, désigné sans doute par la deuxième personne du singulier : « ton cœur s’épuise » ; il souligne également l’obsession de la transcendance par la référence aux « salves vertigineuses d’étoiles », dans un passage aux sonorités très claires.

Et, //rocailleux dans mes vêtements de schiste,

Deux termes évoquent ici la matérialité de l’homme : « rocailleux » et « schiste ». Ce vers s’oppose donc au précédent dans la mesure où il évoque de manière presque allusive le drame de l’homme empêtré dans son monde et son corps, quand il voudrait accéder à l’universel.

j’ai voué mon attente // au désert oxydé du tourment,

Retour clair à la première personne et profession de foi : le travail du poète s’assimile à un « tourment », à une ascèse, disions-nous tout à l’heure. C’est ce que signifie également l’expression « j’ai voué », quasi religieuse. Le rythme ternaire du passage est remarquable qui, associé aux allitérations en dentales et aux sonorités nasales, lui donne une véritable solennité douloureuse (3+3 // 3+3+3).

au robuste avènement de sa flamme...

Le poème et le recueil s’achèvent soit sur un ennéasyllabe [2] , soit sur un décasyllabe, selon la prononciation du mot « avènement ». Le dernier terme du vers est bien sûr capital car il répond à la problématique instaurée par le premier poème du recueil. L’homme, pour être lui-même, pour cesser d’être approximatif, doit se transformer en feu et laisser parler en lui la « flamme ».

Documents joints

Notes

[1Ascèse : Discipline que la volonté s’impose afin de tendre vers un idéal soit de perfection morale, soit de création artistique ou intellectuelle.

[2Ennéasyllabe : vers de neuf syllabes. Dans ce cas, le vers aurait une structure ternaire très intéressante (3+3+3).

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