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Publié : 16 septembre 2014
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L’Homme qui rit. Rencontre entre Ursus Gwynplaine et Dea

L’Homme qui rit, L’école des loisirs, classiques abrégés, pages 68-69.
Les phrases retranchées de la version originale sont en rouge.

Rencontre entre Ursus, Gwynplaine et Dea

Le texte

L’homme avança du pied l’escabeau, y fit asseoir, toujours par une poussée aux épaules, le petit garçon, et lui montra de l’index l’écuelle qui fumait sur le poêle. Ce que l’enfant entrevoyait dans cette écuelle, c’était encore le ciel, c’est-à-dire une pomme de terre et du lard.

— Tu as faim, mange.

L’homme prit sur une planche une croûte de pain dur et une fourchette de fer, et les présenta à l’enfant. L’enfant hésita.

— Faut-il que je mette le couvert ? dit l’homme.

Et il posa l’écuelle sur les genoux de l’enfant.

— Mords dans tout ça !

La faim l’emporta sur l’ahurissement. L’enfant se mit à manger. Le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait. Le bruit joyeux du pain croqué remplissait la cahute. L’homme bougonnait.

— Pas si vite, horrible goinfre ! Est-il gourmand, ce gredin-là ! Ces canailles qui ont faim mangent d’une façon révoltante. On n’a qu’à voir souper un lord. J’ai vu dans ma vie des ducs manger. Ils ne mangent pas ; c’est ça qui est noble. Ils boivent, par exemple. Allons, marcassin, empiffre-toi !

L’absence d’oreilles qui caractérise le ventre affamé faisait l’enfant peu sensible à cette violence d’épithètes, tempérée d’ailleurs par la charité des actions, contresens à son profit. Pour l’instant, il était absorbé par ces deux urgences, et par ces deux extases, se réchauffer, manger.

Ursus poursuivait entre cuir et chair son imprécation en sourdine :

— J’ai vu le roi Jacques souper en personne dans le Banqueting House où l’on admire des peintures du fameux Rubens ; sa majest ne touchait à rien. Ce gueux-ci broute ! Brouter, mot qui dérive de brute. Quelle idée ai-je eue de venir dans ce Weymouth, sept fois voué aux dieux infernaux ! Je n’ai depuis ce matin rien vendu, j’ai parlé à la neige, j’ai joué de la flûte à l’ouragan, je n’ai pas empoché un farthing [1], et le soir il m’arrive des pauvres ! Hideuse contrée ! Il y a bataille, lutte et concours entre les passants imbéciles et moi. Ils tâchent de ne me donner que des liards, je tâche de ne leur donner que des drogues. Eh bien, aujourd’hui, rien ! pas un idiot dans le carrefour, pas un penny dans la caisse ! Mange, boy de l’enfer ! tords et croque ! nous sommes dans un temps où rien n’égale le cynisme des pique-assiettes. Engraisse a mes dépens, parasite. Il est mieux qu’affamé, il est enragé, cet être-là. Ce n’est pas de l’appétit, c’est de la férocité. Il est surmené par un virus rabique. Qui sait ? il a peut-être la peste. As-tu la peste, brigand ? S’il allait la donner à Homo ! Ah mais, non ! crevez, populace, mais je ne veux pas que mon loup meure. Ah ça, j’ai faim moi aussi. Je déclare que ceci est un incident désagréable. J’ai travaillé aujourd’hui très avant dans la nuit. Il y a des fois dans la vie qu’on est pressé. Je l’étais ce soir de manger. Je suis tout seul, je fais du feu, je n’ai qu’une pomme de terre, une croûte de pain, une bouchée de lard et une goutte de lait, je mets ça à chauffer, je me dis : bon ! je m’imagine que je vais me repaître. Patatras ! il faut que ce crocodile me tombe dans ce moment-là. Il s’installe carrément entre ma nourriture et moi. Voilà mon réfectoire dévasté. Mange, brochet, mange, requin, combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle ? bâfre, louveteau. Non, je retire le mot, respect aux loups. Engloutis ma pâture, boa ! J’ai travaillé aujourd’hui, l’estomac vide, le gosier plaintif, le pancréas en détresse, les entrailles délabrées, très avant dans la nuit ; ma récompense est de voir manger un autre. C’est égal, part à deux. Il aura le pain, la pomme de terre et le lard, mais j’aurai le lait.

En ce moment un cri lamentable et prolongé s’éleva dans la cahute. L’homme dressa l’oreille.

— Tu cries maintenant, sycophante ! Pourquoi cries-tu ?

Le garçon se retourna. Il était évident qu’il ne criait pas. Il avait la bouche pleine.

Le cri ne s’interrompait pas.

L’homme alla au coffre.

— C’est donc le paquet qui gueule ! Vallée de Josaphat ! Voilà le paquet qui vocifère ! Qu’est-ce qu’il a à croasser, ton paquet ?

Il déroula le suroît. Une tête d’enfant en sortit, la bouche ouverte et criant.

— Eh bien, qui va là ? dit l’homme. Qu’est-ce que c’est ? Il y en a un autre. Ça ne va donc pas finir ? Qui vive ? aux armes ! Caporal, hors la garde ! Deuxième patatras ! Qu’est-ce que tu m’apportes là, bandit ? Tu vois bien qu’elle a soif. Allons, il faut qu’elle boive, celle-ci. Bon ! je n’aurai pas même le lait à présent.

Il prit dans un fouillis sur une planche un rouleau de linge à bandage, une éponge et une fiole, en murmurant avec frénésie :

— Damné pays !

Puis il considéra la petite.

— C’est une fille. Ça se reconnaît au glapissement. Elle est trempée, elle aussi.

Il arracha, comme il avait fait pour le garçon, les haillons dont elle était plutôt nouée que vêtue, et il l’entortilla d’un lambeau indigent, mais propre et sec, de grosse toile. Ce rhabillement rapide et brusque exaspéra la petite fille.

— Elle miaule inexorablement, dit-il.

Il coupa avec ses dents un morceau allongé de l’éponge, déchira du rouleau un carré de linge, en étira un brin de fil, prit sur le poêle le pot où il y avait du lait, remplit de ce lait la fiole, introduisit à demi l’éponge dans le goulot, couvrit l’éponge avec le linge, ficela ce bouchon avec le fil, appliqua contre sa joue la fiole, pour s’assurer qu’elle n’était pas trop chaude, et saisit sous son bras gauche le maillot éperdu qui continuait de crier.

— Allons, soupe, créature ! prends-moi le téton.

Et il lui mit dans la bouche le goulot de la fiole.

La petite but avidement.

Le schéma du commentaire

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Le commentaire

On se souvient du portrait de Gavroche dans Les Misérables. Hugo le décrit comme « un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont un père et une mère et qui sont orphelins. » Personnage inoubliable, ce gamin rejeté et insouciant est caractéristique de l’intérêt que le grand écrivain voue au peuple, à l’enfance et à la condition humaine.

Comment ne pas voir un écho de ces préoccupations humanistes dans l’extrait de L’Homme qui rit que nous allons étudier ?

On y trouve en effet des ingrédients très hugoliens : un univers de misère où se débattent deux enfants sans défense, et un philosophe bourru mais généreux qui leur vient en aide.

Plantons d’abord le décor de cet univers de misère. Face à face, des enfants abandonnés et un homme dans le besoin.

Les enfants, d’un côté, sont livrés à eux-mêmes : sans nom, dépenaillés, affamés, il sont deux petites victimes. Jamais, en effet, Gwynplaine et Dea ne sont explicitement nommés : le premier parce que le narrateur lui-même ne semble pas connaître son nom ; la seconde parce qu’elle n’en a pas encore. Gwynplaine est « le petit garçon », « l’enfant », « le pauvre être ». De quoi nous faire ressentir une pointe de pathétique, mais guère davantage. Hugo s’attarde moins encore sur le bébé, nommé « la petite » ou « le maillot éperdu ». Curieuse métonymie que cette périphrase. L’être vivant est réduit à son enveloppe et on voit dénié provisoirement son droit à l’existence. Ces enfants anonymes sont par ailleurs totalement dépenaillés. Ainsi, la fille est vêtue de « haillons », terme à la connotation péjorative que renforce la pseudo hésitation du narrateur entre les termes « nouée » et « vêtue ». On notera symboliquement qu’il faut que les enfants passent par l’épreuve des vêtements arrachés pour passer à une nouvelle vie. Mais c’est surtout la faim qui les tenaille. Le narrateur note avec humour, concernant Gwynplaine : ’Ce que l’enfant entrevoyait dans cette écuelle, c’était le ciel, c’est-à-dire une pomme de terre et du lard’. Paradoxe ? Pas pour celui qui a faim... D’ailleurs, l’humour le cède bientôt au pathétique : « le pauvre être dévorait plutôt qu’il ne mangeait ». La faim de Dea s’exprime dans la redondance et la simplicité du cri : « un cri lamentable et prolongé s’éleva », « Le cri ne s’interrompait pas. », « Une tête d’enfant en sortit, la bouche ouverte et criant. »

La situation d’Ursus, d’un autre côté, n’est pas plus enviable. Lui aussi souffre de la pauvreté. Il habite un taudis, une « cahute [2] ». Dans cette cahute, pas de rangement, mais « un fouillis », pas d’étagères, mais « une planche » : les connotations son systématiquement négatives. Son repas est frugal, ce que traduit l’utilisation des déterminants singuliers dans des expressions comme « l’écuelle qui fumait sur le poêle » ou «  une pomme de terre, une croûte de pain, une bouchée de lard, et une goutte de lait », ou encore, en reprise, « une pomme de terre et du lard ». Ursus souffre aussi d’isolement, comme en témoigne l’évocation de son travail : « J’ai travaillé ... très avant dans la nuit » dit-il. Un travail de solitaire, à l’abri de la tempête et des regards. Son jugement sur le « Damné pays ! » qu’il habite se réfère pour sa part soit au temps exécrable qu’il fait dehors, soit au caractère renfermé et hostile des habitants.

Étrange philosophe, que cet Ursus ! On le découvre aussi bougon qu’il est généreux...

Son nom seul est symboliquement révélateur de sa misanthropie. Il éclate en récriminations comico-amères sur ses hôtes : ainsi, il énumère dans un style grandiloquent « [son] estomac vide, [son] gosier plaintif, [son] pancréas en détresse, [son] entrailles délabrées...’ et il évoque avec mépris, en parlant du bébé « le paquet qui vocifère » (encore une métonymie qui prétend réifier l’enfant). Pourtant, cette charge contre les enfants est tempérée par le comique de situation associé au comique de caractère. Comique de situation : persuadé qu’il va manger un peu (« ’Il aura le pain... mais j’aurai le lait »), Ursus est vite déçu... « Bon ! Je n’aurai pas même le lait à présent. » Pas de révolte, mais une résignation qui témoigne déjà de son excellent cœur. Comique de caractère : Ursus s’exprime dans une langue familière, volontiers terre-à-terre et truffée d’expressions populaires dont voici quelques échantillons : « Je me dis : bon ! », « Patatras ! », « combien as-tu de rangs de dents dans la gargamelle ? », « prends-moi le téton ! ».

Oh ! Il fait bien un peu de résistance en accablant les enfants de son pseudo mépris. Il s’attaque à Gwynplaine, qu’il couvre d’épithètes désobligeantes : c’est un « horrible goinfre » , un « gredin » , un « crocodile » , un « brochet », un « requin », un « louveteau » et, pour clore la liste, un « bandit ». On voit que cette série d’épithètes fait la part belle aux prédateurs du genre animal. Ursus ne semble pas plus tendre avec le bébé. « Il faut qu’elle boive, celle-ci » : on notera la connotation péjorative du pronom démonstratif ; « Qu’est-ce qu’il a à croasser, ton paquet ? » : triple dévalorisation due à la connotation particulière du mot « croasser », à la réification induite par le mot « paquet », et par le possessif « ton », qui indique un rejet de l’enfant ; « C’est une fille. ça se reconnaît au glapissement. » : trait de misogynie qui va bien avec la misanthropie du personnage associé au dénigrement que recouvre le démonstratif neutre « ça » ; « Allons, soupe, créature ! » : le terme « créature », ici dévalorisant, peut avoir pour sens un ’Élément de la création non doté du statut de « personne » [3] ’ .

Mais ce tissu de mépris craque face à la générosité du philosophe bourru. Il est malgré tout prévenant dans ses injonctions : « Tu as faim, mange », ordonne-t-il à Gwynplaine. Et d’ajouter plus loin : « Mange, brochet, mange, requin ». Même manège avec celle qui ne s’appelle pas encore Dea : « Allons, soupe, créature ! ». La pitié se mêle à l’insulte, mais c’est la pitié qui gagne... Mieux : Ursus joint le geste à la parole et s’occupe avec des précautions maternelles de l’enfant. Ainsi, l’enchaînement des actions au passé simple que nous présente la fin du texte est proprement hallucinant ; c’est pas moins de dix actions successives qui se déroulent en une seule phrase : « Il coupa... déchira... étira... prit... remplit... introduisit... couvrit... ficela... appliqua... saisit... ». Cet homme est une crème !

Car c’est bien la principale leçon du texte que cette humanité, cette bonté du personnage central de la scène, un personnage qui est bien de la trempe de Jean Valjean ou de l’abbé Myriel [4]. Ce n’est pas le seul intérêt du fragment, toutefois : celui-ci témoigne également d’une véritable science du dialogue, certes réduit aux seuls propos d’Ursus, mais frais et typé, et d’un art consommé de faire attendre le lecteur, car si le nom de Gwynplaine n’est pas encore connu, son visage lui aussi attend d’être révélé.

Si le thème de la laideur n’éclate pas encore, celui de la solitude et de la solidarité des plus humbles est déjà en place, sujets majeurs de ce roman puissant.

Documents joints

Notes

[1pièce de monnaie britannique dont la valeur s’élevait à un quart de penny, soit 1/960e de livre sterling.

[2Abri, habitation misérable.

[3Source : CNRTL

[4Personnages des Misérables