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Publié : 31 janvier 2015
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Ronde, la terre ? On marche sur la tête !

Introduction.

Nicolas Copernic [1] a laissé sur le rhéteur chrétien Lactance un jugement sans appel : « Illustre écrivain mais piètre astronome qui parle de manière infantile de la forme de la Terre quand il se moque de ceux qui déclarent qu’elle a la forme d’un globe ». C’est que, face aux partisans de la sphéricité de la terre, théorisée six siècles plus tôt par Aristote, Lactance a peu d’arguments à fournir pour contrer une théorie qui a bien des défenseurs - mis à part un bon sens grossier et un dénigrement systématique de l’adversaire. Bref, dans ce court extrait des Institutions Divines, la stratégie joue davantage de la persuasion que de la conviction.

Le texte à commenter
Traduction juxtalinéaire

I. Contre les penseurs adverses

Il s’agit principalement, en effet, d’une entreprise de décrédibilisation de l’adversaire. Ainsi, Lactance fait peser un soupçon systématique sur les tenants de la thèse de la sphéricité. Ce soupçon alterne les attaques – parfois contradictoires – sur leur bêtise, leur légèreté, leur malveillance, et leur obstination.

La bêtise est stigmatisée par l’adjectif « ineptus », enchâssé dans une question rhétorique, et par le substantif « stultitia », plus loin dans le texte.

La légèreté se dévoile pour sa part dans l’opposition entre « joci causā » et le très sérieux « philosophari » : il s’agit ici de dénoncer une profonde incompatibilité de ton et d’objectif.

La malveillance se manifeste quant à elle à travers l’emploi du substantif pluriel « mendacia », dont la portée est renforcée par les adjectifs « prudentes » et « scientes » : les pseudo-savants savent ce qu’ils font et leur art confine au charlatanisme, comme le révèle dans le texte le terme « portenta ».

Quant à l’obstination, elle éclate dans l’opposition entre « semel » et « constanter », ainsi que dans le parallèle entre les verbes « aberraverint » et « perseverant ». D’une manière subliminale, c’est cet avertissement qui transparaît : « errare humanum est, sed perseverare diabolicum ».

Lactance feint de ne pas comprendre ceux auxquels il s’oppose : d’où les interrogations (« quid dicam de illis nescio »), les hypothèses (« aut … aut... »), les pseudo-hésitations (« quasi ut »).

L’auteur chrétien s’efforce à plusieurs reprises d’étouffer l’adversaire sous l’ironie. C’est la fonction qu’il assigne en particulier à la référence aux jardins suspendus (hortos pensiles), dont l’incroyable existence, marquée par le couple de termes « miratur »/ « mira », est amplement surclassée par une écrasante gradation renforcée par un jeu d’anaphores : « et agros, et maria, et urbes, et montes ». Qui peut prétendre faire tenir des montagnes en l’air ? Le terme « philosophi » lui-même semble du coup bien chargé d’ironie !

II. Contre les idées adverses

Lactance se révèle moins à l’aise pour attaquer les idées que pour critiquer les savants qui les professent.

L’ironie porte à faux, en effet, quand il évoque les théories de ceux qui pressentent déjà la notion de gravité. Il s’agit pour lui de « portenta », de prodiges. Certes, les distinctions entre le lourd et le léger que constituent le brouillard, la fumée et le feu (« nebula, fumus et ignis ») sont plus que rudimentaires ; certes, la référence à la roue et à ses rayons pour évoquer l’attraction du centre de la terre n’est qu’une comparaison (« sicut radios videmus in rotā »)– et comparaison n’est pas raison. Toutefois, il n’y a rien dans l’évocation avant l’heure des forces gravitationnelles qui puisse choquer le lecteur moderne.

C’est que le « Cicéron chrétien », dans son refus obstiné d’une théorie qui n’est pourtant pas si nouvelle, est prisonnier d’une conception erronée qu’’il ne peut maintenir que par le recours à ce qu’il croit être le bon sens, trop habité qu’il est à penser le haut et le bas. Cette thématique sera dès le début son cheval de bataille : « jacent » s’oppose à « pendere », comme « deorsum versus » s’oppose à « crescere », et comme sursum versus » s’oppose à « cadere ». Une gradation s’installe, passant des humains aux arbres puis aux phénomènes atmosphériques : c’est qu’il faut dénoncer le caractère délirant et systématique – et donc suspect – des théories adverses. Bref, Lactance essaie de se livrer à une démonstration par l’absurde où domine le thème de la chute : l’auteur se demande « quomodo non cadunt omnia », persuadé que tout aux antipodes devrait s’écraser « in inferiorem illam coeli partem » – c’est-à-dire contre la voûte d’un ciel réputé solide.

Finalement, c’est là aussi le dénigrement qui prétend faire autorité. En témoigne le rapprochement des termes « vanis » et « vana » : la théorie adverse s’alimente à sa propre vanité, au sens premier du terme. En témoigne aussi le terme dévalorisant « portenta », que nous avons relevé plus haut.

Mais, plus que tout, c’est le mépris qui triomphe dans ce court passage. Lactance balaie d’un revers de main la thèse adverse, jurant sans preuve et sans vergogne qu’il pourrait la réfuter « multis argumentis » – par de nombreux arguments. Son argument ultime ? Je n’ai pas le temps ! Il a un livre à terminer (« liber concluendus [est] ») et des choses plus importantes (« magis necessaria ») à traiter...

Conclusion

Du coup, sans paraître s’en rendre compte, Lactance fragilise encore davantage une position intenable. Il n’en a cure, certes : comme les créationnistes modernes, il préfère plier le réel à ses vues théoriques. Le protégé de l’empereur Constantin a été la risée de la postérité, et Voltaire ne l’a pas épargné [2], à juste titre. Mais son texte n’est pas sans intérêt, car il montre deux choses. D’abord que la science, quelque triomphale que paraisse sa marche, n’est jamais à l’abri d’inquiétants retours en arrière (Galilée en sait quelque chose !). Ensuite qu’il faut toujours s’exprimer avec beaucoup de prudence, car un mauvais argument peut aisément se retourner contre celui ou ceux qui l’ont lancé, surtout si « vanis vana defendunt »...

Voir en ligne : La conception de la Terre au Moyen-Âge

Notes

[1Nicolas Copernic ( 1473-1543) est un chanoine, médecin et astronome polonais. Il est célèbre pour avoir développé et défendu la théorie de l’héliocentrisme contre la croyance répandue que cette dernière était centrale et immobile.

[2« C est une chose curieuse de voir avec quel dédain, avec quelle pitié, Lactance regarde tous les philosophes qui depuis quatre cents ans commençaient à connaître le cours apparent du soleil et des planètes, la rondeur de la terre, la liquidité, la non résistance des cieux, au travers desquels les planètes couraient dans leurs orbites, etc. »

Voltaire , Dictionnaire philosophique