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Publié : 24 février 2015
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Néron sombre dans la débauche (commentaire)

Pour l’historien romain Suétone (70-122), pas de doute : Néron est un voyou, et les cinq accusatifs qui constituent le point de départ du texte commenté ici expriment de manière concise cette certitude : « Petulantiam, libidinem, luxuriam, avaritiam, crudelitatem », telle est la synthèse des vices de Néron. Certes, l’étendue de sa perversité n’est pas aussitôt perceptible : comme le dira Juvénal, « On n’arrive que par degrés au comble de l’infamie. » (Satires, II). Mais quelle palette de vices il déploie !

Illustration : Dufaux-Delaby, Murena, tome II « De sable et de Sang »


Texte

XXVI. Petulantiam, libidinem, luxuriam, avaritiam, crudelitatem sensim quidem primo et occulte et velut juvenili errore exercuit, sed ut tunc quoque dubium nemini foret naturae illa vitia, non aetatis esse. Post crepusculum statim adrepto pilleo vel galero popinas inibat circumque vicos vagabatur ludibundus nec sine pernicie tamen, siquidem redeuntis a cena verberare ac repugnantes vulnerare cloacisque demergere assuerat, tabernas etiam effringere et expilare. Quintana domi constituta ubi partae et ad licitationem dividendae praedae pretium absumeretur. Ac saepe in ejus modi rixis oculorum et vitae periculum adiit, a quodam laticlavio, cujus uxorem adtrectaverat, prope ad necem caesus. Quare numquam postea publico se illud horae sine tribunis commisit procul et occulte subsequentibus. Interdiu quoque clam gestatoria sella delatus in theatrum seditionibus pantomimorum e parte proscaeni superiore signifer simul ac spectator aderat. Et cum ad manus ventum esset lapidibusque et subselliorum fragminibus decerneretur, multa et ipse jecit in populum atque etiam praetoris caput consauciavit. XXVII. Paulatim vero invalescentibus vitiis jocularia et latebras omisit nullaque dissimulandi cura ad majora palam erupit. Epulas a medio die ad mediam noctem protrahebat, refotus saepius calidis piscinis ac tempore aestivo nivatis...

Traduction

XXVI. Son libertinage, sa lubricité, sa profusion, sa cupidité et sa cruauté se manifestèrent d’abord graduellement et d’une façon clandestine, comme dans l’égarement de la jeunesse, et pourtant même alors, personne ne put douter que ces vices n’appartinssent à son caractère plutôt qu’à son âge. Après la tombée de la nuit, ayant saisi un bonnet ou une casquette, il pénétrait dans les cabarets, vagabondait dans les divers quartiers, faisant des folies, qui d’ailleurs n’étaient pas inoffensives, car elles consistaient d’ordinaire à frapper les gens qui revenaient d’un dîner, à les blesser, à les jeter dans les égouts, s’ils résistaient, et même à briser les portes des boutiques et à les piller ; il installa dans son palais une cantine où l’on dissipait le produit du butin, qu’il dispersait aux enchères. Souvent, dans des rixes de ce genre, il risqua de perdre les yeux ou même la vie, et certain (chevalier) de l’ordre sénatorial, dont il avait pris la femme entre ses bras, faillit le faire mourir de coups. Aussi, depuis cette aventure, il ne se hasarda plus en ville à pareille heure, sans être discrètement suivi de loin par des tribuns. De même, pendant le jour, il se transportait secrètement au théâtre en litière et, du sommet de l’avant-scène, il assistait aux disputes qui s’élevaient autour des pantomimes, et même en donnait le signal ; un jour qu’on en était venu aux mains, et qu’on se battait à coups de pierres et de banquettes brisées, il jeta lui aussi force projectiles sur le peuple et blessa même grièvement un préteur à la tête. XXVII. Mais peu à peu, à mesure que ses vices grandissaient, il renonça aux fredaines et au mystère, et, sans plus prendre soin de dissimuler, se jeta ouvertement dans de plus grands excès. Il faisait durer ses festins de midi à minuit et bien des fois prenait entre temps des bains chauds ou, pendant la saison d’été, rafraîchis avec de la neige...

Une perversité progressive

Nous avons cité Juvénal, nous aurions pu citer Racine : « Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés. » (Phèdre). En effet, l’étendue des turpitudes de Néron, lesquelles ne semblent au départ que de simples « plaisanteries » (jocularia), ne se manifeste que dans le temps, sensim ou paulatim, pour reprendre deux adverbes du texte. Au risque de paraître anachronique, on pourrait affirmer que Suétone partage avec l’auteur des Rougon-Macquart la caractéristique de croire en une fatale hérédité. Ecoutons-le justifier ses recherches sur les ancêtres de l’empereur : « Pluris e familia cognosci referre arbitror, quo facilius appareat ita degenerasse a suorum uirtutibus Nero, ut tamen uitia cuiusque quasi tradita et ingentia rettulerit [1]. »

Des débuts clandestins

Le jeu des adverbes témoigne de la clandestinité prudente - ou honteuse - des premières frasques de Néron. Ainsi, occulte et clam - le premier renforcé par la subordonnée de comparaison velut errore juvenili - révèlent le caractère sciemment dissimulé des vices de l’empereur. Le travestissement dont il s’affuble, pileus ou galerus, est déjà une manière de s’avilir : en effet, l’un est le bonnet des affranchis, des anciens esclaves, et l’autre évoque soit une casquette soit plus probablement une perruque, accessoire de mode des femmes huppées sous l’empire. Inutile de dire combien Néron s’éloigne ainsi de la pompe impériale ! Autre dissimulation : celle qui fait passer pour un divertissement des pratiques honteuses. On relèvera ainsi les termes ludibundus et jocularia, qui renvoient à l’univers du jeu, de la plaisanterie. Les forfaits s’accomplissent bien entendu la nuit : on notera l’expression post crepusculum ; on notera également le substantif latebras, qui signifie « cachette » ou encore « subterfuge », ainsi que le groupe nominal cura dissimulandi.

Une méchanceté qui ne se cache plus

Mais Néron se débarrasse très vite de ses masques. La dernière phrase du fragment révèle en effet qu’il s’agit davantage d’une évolution que d’une révolution. En témoigne le choix de la coordination vero, dont la valeur d’opposition est plus faible que sed. Ouvertement (palam), la vraie nature de l’empereur s’affirme. Le contexte est précisé par l’ablatif absolu vitiis invalescentibus, et la formule mérite un commentaire. En effet, le choix du participe invalescentibus, et en particulier du suffixe en -sco à valeur inchoative [2], contribue à marquer l’évolution dont nous avons parlé ; la présence massive du mot (six syllabes, dont trois longues) renforce par contraste l’importance de vitiis (les vices) dont il reprend subtilement les sonorités. L’hérédité mauvaise a pris le dessus et les barrières tombent, comme le révèlent le verbe à sens négatif omisit et l’adjectif nullā associé à curā. On passe désormais aux choses plus sérieuses, ad majora – pour reprendre l’adjectif utilisé par Suétone.

Un vice multiforme

Selon Lucien Jerphagnon, Néron a l’apanage d’appartenir au « club des princes maudits, voués aux zones les plus désolées des Enfers. » L’historien évoque les « sept signes particuliers auxquels se reconnaît le signalement des ‟ mauvais empereurs ” » : ils sont impies, parricides, cruels, lubriques, rapaces, ivrognes et sans limites. Le fragment étudié nous présente quelques-uns de ces traits.

Violence

Ce qui frappe d’emblée, c’est la violence spontanée de Néron, largement inconsciente des risques encourus.

Spontanée

Néron, en effet, ne peut pas ne pas céder à la violence, qui devient chronique, comme le souligne le verbe assuerat. En témoigne notamment une accumulation assez conséquente d’infinitifs dont l’idée fédératrice est sans conteste la volonté de nuire aux personnes et aux biens : verberare, vulnerare, demergere, effringere, expilare. Cette violence est à la fois native et incontrôlable.

Native
Le vice de Néron, d’une part, n’est ni conjoncturel ni accidentel. Il faut faire un sort aux apparences, toujours trompeuses. On attribue en effet d’emblée à la jeunesse (errore juvenili) une attitude imputable en réalité à la nature, comme le souligne l’antithèse suivante : dubium nemini [fuit] naturae illa vitia, non aetatis esse. Notons au passage, cependant, combien le texte laisse dans l’ombre les témoignages réels : qui ce cache derrière le pronom indéfini nemini ? Faut-il supposer une négligence de l’historien, ou plutôt une conjecture personnelle ?

Incontrôlable
D’autre part, l’atmosphère de dissimulation dont Néron entoure ses frasques, bien loin de le freiner, semble l’exciter davantage. C’est encore une fois une affaire d’adverbes, qu’il stigmatisent son empressement (statim post crepusculum... inibat popinas) ; son envie de jouer tous les rôles à la fois (signifer simul ac spectator) ; ou encore l’espèce de routine violente que devient sa vie cachée (saepe in rixis... adiit periculum). Remarquons pour finir combien Néron se laisse contaminer par la violence ambiante, comme l’évoquent à la fois, dans l’exemple qui suit, l’utilisation du pronom réfléchi (multa et ipse jecit in populum) et la construction du verbe consauciavit, où le préfixe con- évoque un acte collectif et une responsabilité partagée.

Inconsciente

Le texte met en lumière la prise de risque considérable de Néron. Rien d’étonnant : on sait déjà que pour assouvir une passion, fût-elle purement musicale, l’empereur est capable de mettre sa vie en danger – souvent (saepe) qui plus est. Le danger en question vient du gibier auquel s’attaque le jeune empereur : ici, il se fait rosser presque à mort ( prope ad necem) par un sénateur (a quodam laticlavo [3]) et il manque tuer un préteur [4] (atque etiam consauciavit caput praetoris). Ces actes sont graves pour deux raisons : le statut des victimes et la capacité qu’elles ont à se défendre – ou physiquement, ou juridiquement. Néanmoins, l’épisode du sénateur rend à Néron un semblant de lucidité et lui impose la nécessité d’une garde rapprochée : Quare numquam postea publico se illud horae sine tribunis commisit procul et occulte subsequentibus. Sur le plan purement causal, quare et postea font redondance et permettent ainsi d’insister sur le caractère traumatisant de l’épisode. Autre redondance, celle des adverbes procul et occulte, qui témoignent d’un souci net d’associer discrétion totale et protection physique. Notons pour terminer que le véhicule dans lequel Néron se déplace, la sella gestatoria, se veut d’un usage assez courant et – lui aussi – discret.

Sexe et débauche

Il y a dans le récit de la vie de Néron des occasions plus franches de stigmatiser le stupre de l’empereur. Suétone se borne ici à évoquer la « jouissance sexuelle » (libidinem) et à déplorer des attouchements malsains sur une femme de sénateur : adtrectaverat uxorem [senatoris], affirme l’historien. Rome est à l’époque un vrai coupe-gorge la nuit, et Néron profite de ce climat d’insécurité pour agresser les passants au retour d’un banquet : assuerat verberare redeuntis a cenā. Son plaisir est de fréquenter les lieux les plus mal famés : popinas (tavernes), theatrum – plus précisément les spectacles de pantomimes, très prisés des Romains, mais fort décriés. S’il mène parfois le charivari, puisque Suétone en fait un signifer [5] il est surtout celui qui suit le mouvement et s’adapte aux circonstances. C’est ainsi qu’au théâtre, il profite du désordre général (cum ventum esset ad manus) pour lancer à son tour des projectiles. Il n’y a pas qu’à la première d’Hernani [6] qu’on cassait les fauteuils...

Appât du gain

Mais la bagarre et la débauche ne sont pas les seuls centres d’intérêt de Néron : en véritable voyou, il s’intéresse aussi au profit crapuleux. Le terme quintana désigne un marché, mais le marché que tient l’empereur serait aujourd’hui qualifié de « parallèle » ubi partae et ad licitationem dividendae praedae pretium absumeretur. Le terme le plus intensément connoté est bien entendu praeda, le butin, dont l’empreinte sonore est mise en valeur par le voisinage de pretium et de partae. Bien entendu, le scandale du vol crapuleux et de sa vente aux enchères (licitatio) est renforcé par le vocatif domi : non content d’être un voleur, le prince est aussi un receleur et un trafiquant – dans ses propres appartements, de surcroît !

Luxe et paresse

La fin du texte consacre le triomphe du vice chez Néron, qui se traduit par des banquets à n’en plus finir : Epulas a medio die ad mediam noctem protrahebat. Ici, medio et mediam se répondent symétriquement pour dénoncer ces agapes sans fin, relayés par le verbe protrahebat, où le préfixe pro- dénonce lui aussi l’excès. Il y a excès également dans la pratique trop fréquente des bains chauds (piscinis calidis) et dans l’usage raffiné de la neige. Le tableau stigmatise un souverain qui n’a plus de temps à consacrer à l’empire, qui foule aux pieds les valeurs traditionnelles de frugalité, et qui – horreur suprême pour un Romain – se comporte avec la mollesse d’un potentat oriental.

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Documents joints

Notes

[1« Il est bon de faire connaître plusieurs membres de cette famille, afin que l’on puisse mieux juger que si, d’un côté, Néron dégénéra des vertus des siens, de l’autre, il reproduisit les vices de chacun de ses ancêtres, comme s’ils lui eussent été transmis avec le sang. »

[2Qui indique le déclenchement ou la progression graduelle d’une action.

[3Le laticlave est une large bande de couleur pourpre appliquée verticalement sur le devant de la toge blanche que portait un sénateur, et désigne donc pas métonymie le sénateur lui-même.

[4Le préteur est un magistrat chargé de faire rendre la justice.

[5Signifer : le mot est emprunté au vocabulaire militaire et désigne le porte-drapeau,

[6Hernani : pièce romantique de Victor Hugo qui, lors de sa première en 1830, causa un scandale tel que les gens en vinrent aux mains dans la salle. On évoque désormais l’épisode sous le nom de « bataille d’Hernani ».

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