Vous êtes ici : Accueil > Enseignement > Disciplines > Lettres et sciences humaines > Lettres > Français > La Bruyère > La Bruyère - Des grands, remarques 27 à 32

Visites

Publié : 28 mai 2015
Format PDF Enregistrer au format PDF

La Bruyère - Des grands, remarques 27 à 32

En sa qualité de familier du duc de Condé, La Bruyère connaît bien l’univers de la cour et des grands, dont il est l’observateur lucide et ironiquement reconnaissant : « Je rends au public, dit-il, ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage. » Les quelques remarques étudiées ici (27 à 32) ne dérogent pas à cette volonté, qu’elles mettent en œuvre de manière discontinue mais cohérente.

Le texte

27 (I) Les aises de la vie, l’abondance, le calme d’une grande prospérité font que les princes ont de la joie de reste pour rire d’un nain, d’un singe, d’un imbécile et d’un mauvais conte : les gens moins heureux ne rient qu’à propos.
 
28 (VIII) Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie ; il s’enivre de meilleur vin que l’homme du peuple : seule différence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l’estafier.
 
29 (I) Il semble d’abord qu’il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d’incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes ; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur commodité : cela est naturel.
 
30 (I) Il semble que la première règle des compagnies, des gens en place ou des puissants, est de donner à ceux qui dépendent d’eux pour le besoin de leurs affaires toutes les traverses qu’ils en peuvent craindre.
 
3I (IV) Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes, je ne devine pas lequel, si ce n’est peut-être de se trouver souvent dans le pouvoir et dans l’occasion de faire plaisir ; et si elle naît, cette conjoncture, il semble qu’il doive s’en servir. Si c’est en faveur d’un homme de bien, il doit appréhender qu’elle ne lui échappe ; mais comme c’est en une chose juste, il doit prévenir la sollicitation, et n’être vu que pour être remercié ; et si elle est facile, il ne doit pas même la lui faire valoir. S’il la lui refuse, je les plains tous deux.
 
32 (VI) Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux de qui les autres ont besoin, de qui ils dépendent. Ils ne sont jamais que sur un pied ; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s’agitent ; semblables à ces figures de carton qui servent de montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient : on n’en approche pas, jusqu’à ce que, venant à s’éteindre, ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.

Le commentaire

...

Introduction

En sa qualité de familier du duc de Condé, La Bruyère connaît bien l’univers de la cour et des grands, dont il est l’observateur lucide et ironiquement reconnaissant : « Je rends au public, dit-il, ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage. » Les quelques remarques étudiées ici (27 à 32) ne dérogent pas à cette volonté, qu’elles mettent en œuvre de manière discontinue mais cohérente.

Cette succession de fragments est en effet représentative d’une esthétique de la discontinuité. Ils n’ont de commun, en effet, ni la date de rédaction, ni l’étendue du propos, ni son contenu. Toutefois, le passage révèle, comme nous le signalions, une véritable cohérence quant à la forme et quant au projet.

Développement

1. Une esthétique de la discontinuité. Ces fragments n’ont en commun...

a) ni la date de rédaction...

Le chiffre romain au début de chaque fragment se réfère à l’édition dans laquelle il apparaît pour la première fois. En effet, Les Caractères, œuvre d’une vie, ont été remaniés constamment pendant vingt-cinq ans. Ils ont fait l’objet de neuf éditions successives, la dernière posthume. La Bruyère a peu retravaillé le détail, mais a procédé par ajouts successifs dont on retrouve aisément la trace.

Du coup, l’organisation de départ s’en trouve bouleversée. Ainsi, les remarques 27 et 29, qui abordaient le même thème (les « princes ») s’en trouvent disjointes. Cependant, les remarques 29 et 30 restent mitoyennes, ce qui met en valeur leur structure commune (« il semble que... »). Par ailleurs, les remarques les plus récentes sont visiblement insérées dans un ordre qui n’est pas chronologique.

b) ni l’étendue...

Les remarques 27 à 29 ne comportent pas plus d’une quarantaine de mots chacune. Les remarques 31 à 32, par contre, en comportent en moyenne une centaine. Cette « anomalie » infirme à la fois la brièveté des remarques précédentes et l’idée plus générale que Les Caractères ne seraient qu’un recueil de maximes (La Bruyère s’en défend d’ailleurs dans sa préface).

c) ni le contenu

Que dit-on des hommes les plus en vue dans chacun de ces fragments ? Le premier affirme que l’oisiveté des « princes » les infantilise ; le second que les grands sont des ivrognes (comme tout le monde !) ; le troisième que « les princes » sont égoïstes ; le quatrième que « les puissants » empoisonnent la vie de ceux qui dépendent d’eux ; le dernier que « les hommes nés inaccessibles »… le restent tant qu’on a besoin d’eux ! Autant d’idées hétéroclites dont on peinerait à retrouver l’hypothétique enchaînement.

Certains éléments semblent en contradiction : si les hommes sont tous les mêmes (rem. 28) pourquoi affirmer qu’il y a « des hommes nés inaccessibles » (rem. 32) ?

Au reste, que faut-il penser de la manière dont ces hommes en vue sont désignés : « grands » est-il l’équivalent de « princes » ? La périphrase « hommes nés inaccessibles » constitue-t-elle un autre avatar de ces fameux « grands » ou bien constitue-t-elle un propos généralisateur ?

2. Mais le passage révèle une véritable cohérence...

a) quant à la forme...

Le propos est constamment généralisateur. En témoignent le recours systématique à l’ambiguïté du présent ( d’actualité ou de vérité générale ?) et le traitement particulier du déterminant : « Un grand » ; « des hommes » ; « les princes ». Ces textes prétendent à une valeur exemplaire.

Chaque remarque forme un tout, comme une petite pièce d’orfèvrerie pour ainsi dire. Elle s’organise autour d’une ou deux phrases, rarement trois, et gravite autour d’un pivot logique qui peut être un rapport d’opposition explicite (remarque 29) ou implicite (rem. 27-28) ; une hypothèse simple qui paraît ne déboucher sur rien (rem. 30) ; un jeu d’hypothèses multiples (rem. 31) ; un rapport de conséquence implicite suggéré par les deux points (rem. 32).

Ces pièces sont volontiers marquées par une forte asymétrie. Ainsi, dans la remarque 27, neuf mots seulement suffisent à conclure, alors que l’entame est beaucoup plus longue (39 mots !) ; dans la remarque 32, la chute est tout aussi abrupte.

Le corpus témoigne d’une prédilection marquée pour le rythme ternaire, sensible...

  • en 27 : « les aises..., l’abondance, le calme... » ;
  • en 29 : « leur goût, leur passion, leur commodité »
  • en 32 « ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient »

b) quant au projet

Il s’agit de montrer

  • L’universalité du genre humain

C’est dans une perspective à la fois chrétienne et philosophique que La Bruyère affirme l’égalité de nature entre le puissant et « l’homme du peuple » (28). Ce rapprochement se fait dans un premier temps par l’évocation triviale du rapport à la boisson, et pour tout dire de ivrognerie (« la crapule »). Cette évocation set en quelque sort d’illustration à l’idée générale, on ne peut plus explicite : « les princes ressemblent aux hommes » (29). Il y a véritablement une nature humaine, comme le révèle la clausule3 de la remarque 29 : « cela est naturel. ». Le fait que certains sont « nés inaccessibles » n’infirme pas le propos : « ils tombent », ils sont victimes d’une « chute ».

  • La rareté des qualités vraies

En pessimiste, La Bruyère fait la liste des défauts de l’humanité :

  • L’égoïsme, comme le signale la triade "goût", "passions" et "commodité".
    Arrêtons-nous un peu sur le terme « passions ». Il désigne « Chez les cartésiens (...) tous les états de l’âme résultant des impressions produites par les esprits animaux4 ; ou même (Descartes) tous ceux qui ne se rattachent pas à la volonté ». Ces passions sont d’autant plus communes à l’homme, et d’autant plus dangereuses, qu’elles échappent à notre volonté.
  • Le manque de discernement général

Dans la remarque 27, on voit comme l’oisiveté pousse les princes à sombrer dans la bêtise ; mais on voit aussi, dans les remarques 29 et 30, combien nous cédons facilement à la tyrannie des apparences. Chacune de ces remarques commence en effet par l’expression « il semble ». Si la remarque 29 compte un démenti explicite, il n’en va pas de même de la suivante : somme-nous en droit de compléter mentalement ladite remarque ? L’idée est tentante...

  • L’activité frénétique et inutile

La remarque 32 est à cet égard un modèle du genre. La frénésie des décideurs est accentuée par...

  • La parataxe systématique (les liens logiques sont remplacés par des points-virgules) ;
  • les effets d’accumulation (« ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s’agitent » ;
  • la comparaison peu valorisante avec des marionnettes de foire en « carton » ;
  • la structure périodique du passage avec une forte antithèse entre la protase (le début de la période) et l’apodose (la fin de la période)

L’homme est-il donc incapable de faire le bien ?

La remarque 31 semble indiquer le contraire : un grand peut « faire plaisir ». Mais il faut remarquer :

  • que c’est une bien faible qualité, accordée du bout des lèvres : « si ce n’est peut-être... »
  • que le maillage serré des hypothèses rend cette qualité bien aléatoire : « sil elle naît... », « si c’est en faveur... », « si elle est facile... », « s’il la refuse... ».

Conclusion

Si déroutantes et si autonomes soient-elle, ces remarques entrent donc en résonance en peignant chacune à sa façon l’univers des grands du royaume. Il ressort de ce corpus que l’élite n’a pas de préséance naturelle sur le peuple. Par conséquent, puisqu’elle a été placée par la providence divine au sommet de la société, elle a un devoir, celui de favoriser l’activité industrieuse du peuple et de distinguer les mérites : ce que La Bruyère synthétise dans l’expression « faire plaisir », qui s’annonce peut-être comme la juste contrepartie du « bon plaisir » des rois.

Dans cette rubrique