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Publié : 9 novembre 2015
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La Terre selon Aristote

Faute de moyens d’investigation sophistiqués, Aristote doit se contenter, pour prouver la sphéricité de la Terre, de ce que met à sa disposition la science ce de son temps : la logique, l’observation et, dans une certaine mesure, l’expérimentation.

La logique

Pour cerner la question, Aristote recourt à un texte typiquement argumentatif et particulièrement concentré, remarquable autant pour son plan que pour l’utilisation des connecteurs logiques.

Le plan, effet, comporte trois phases distinctes.

C’est d’abord la réfutation initiale de la thèse adverse à l’aide d’un raisonnement par l’absurde où seule l’apodose [1] est marquée : « οὔτε γὰρ ἂν αἱ τῆς σελήνης ἐκλείψεις ἂν εἶχον τοιαύτας τὰς ἀποτομάς [ἡ γῆ]. νῦν γὰρ... ». Ici, pour marquer l’irréel, ἂν se construit avec un temps secondaire : les Grecs considéraient le fait supposé comme appartenant au passé. Le νῦν γὰρ qui suivra opposera la réalité à l’hypothèse absurde.

C’est ensuite la démonstration proprement dite, qui se fait en deux temps. Premièrement Aristote démontre la sphéricité de la terre (« ἐστι σφαιροειδής [ἡ γῆ] »). Deuxièmement, il passe à l’examen de la taille de notre planète, au sein d’une transition très courte qui fait se côtoyer les deux champs de l’étude par le moyen d’un balancement : « φανερὸν [ἐστι] ὅτι οὐ μόνον περιφερής ἀλλὰ καὶ τὸ μέγεθος οὐκ οὖσα μεγάλη· »

C’est enfin la conclusion, qui clôt l’ensemble en associant une dernière fois et quasiment dans les mêmes termes ces champs d’étude, grâce à un identique balancement : « Ὥστ’ οὐ μόνον ἐκ τούτων δῆλον [ἐστι] περιφερὲς ὂν τὸ σχῆμα τῆς γῆς ἀλλὰ καὶ σφαίρας οὐ μεγάλης ».

A cette rigueur du plan s’associe la rigueur des connecteurs utilisés.

Nous trouvons bien sûr les balancements que nous avons évoqués, non seulement le traditionnel μὲν... δὲ... mais aussi à deux reprises οὐ μόνον... ἀλλὰ καὶ... Nous trouvons aussi un ensemble de liens logiques marquant de manière explicite la cause (6 occurrences de γὰρ), la conséquence (3 occurrences de ὥστε) et la condition (2 occurrences de ἂν).

L’observation

La prééminence de ce mode d’investigation repose sur l’analyse des champs lexicaux, relatifs à la vision proprement dite, avec la famille de φαντασίας / φανερὸν / φαίνεσθαι ou encore l’opposition entre ὁρῶνται et οὐχ ὁρῶνται ; relatifs aussi aux formes géométriques, que l’on retrouve dans des expressions comme : ἡ τῆς γῆς περιφέρεια σφαιροειδὴς οὖσα, ὁ ὁρίζων κύκλος, ou enfin περιφερὲς σχῆμα.

Il est à noter que cette observation ne peut reposer uniquement sur l’examen des phases mensuelles (κατὰ μῆνα) de la lune, qui affecte alors « toutes les division possibles » (« πάσας λαμβάνει τὰς διαιρέσεις »), dont Aristote dresse une liste sommaire.

Les éclipses (ἐκλείψεις), moins fréquentes, sont par contre plus instructives, pour peu qu’on admette un postulat de base : « ἐπείπερ ἐκλείπει διὰ τὴν τῆς γῆς ἐπιπρόσθησιν ». C’est la Terre, qui en s’interposant entre une source lumineuse et la lune, y projette son ombre. Précisons que cela ne plaide en rien pour un héliocentrisme quelconque : si l’on regarde la vignette qui accompagne cette étude, on voit que tout s’accorde avec une hypothèse non héliocentrique.

Conséquence logique de cette ombre portée : « ἡ τῆς γῆς ἂν εἴη περιφέρεια τοῦ σχήματος αἰτία σφαιροειδὴς οὖσα » : « la circonférence de la terre, étant sphérique, est cause de cette forme. » Autrement dit, si la Terre n’était pas sphérique, elle ne projetterait pas une ombre circulaire. CQFD.

L’expérimentation

Bien sûr, on se gardera de donner au terme le sens rigoureux qu’il a de nos jours. Néanmoins, il y véritablement une attitude expérimentale dans la mesure où l’observateur se force, par le déplacement, à changer son point de vue. μικρᾶς γὰρ γιγνομένης μεταστάσεως ἡμῖν ; πρὸς ἄρκτον τε καὶ μεσημβρίαν μεταβαίνουσιν ; μεθισταμένοις οὕτω βραχύ : ces expressions témoignent d’une véritable démarche, sans jeu de mots.

Le changement de latitude, de l’Egypte à Chypre, de Chypre au nord de la planète, corrobore ces indications : « ἐν Αἰγύπτῳ (...) περὶ Κύπρον », « ἐν τοῖς πρὸς ἄρκτον δὲ χωρίοις ». La question se pose incidemment de savoir quelle est la zone la plus septentrionale dont les Anciens ont eu connaissance. Le navigateur Pythéas [2] a fréquenté les rivages de la mer du Nord, peut-être de la Baltique.

A partir de ces réflexions, le raisonnement d’Aristote est simple : puisque le paysage stellaire change aussi vite avec de si brefs déplacements (μεθισταμένοις οὕτω βραχύ) à la surface du globe, c’est que le rayon de la terre est petit.

Conclusion

Ainsi, sans contredire une théorie du cosmos à laquelle il tient, et qui perdurera plusieurs siècles encore ; influencé de surcroît par cette idée bien grecque que la sphère est l’image de la perfection même, Aristote affirme de manière éclatante la sphéricité de la Terre en se fondant sur les acquis de la logique, de l’observation et de ce qu’on pourrait nommer une certaine expérimentation.

Documents joints

Notes

[1Apodose : Proposition principale qui, placée après une subordonnée conditionnelle (dite protase), en indique la conséquence. (Exemple Si j’insiste [protase], il viendra [apodose].) - Larousse

[2Pythéas (Ive siècle avant J.-C.) est un explorateur grec originaire de Massalia (l’antique Marseille). Considéré comme l’un des plus anciens explorateurs scientifiques ayant laissé une trace dans l’Histoire, il a effectué un voyage dans les mers du nord de l’Europe.

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