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Publié : 18 décembre 2015
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Deos esse nemo negat

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Texte et traduction
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Traduction juxtalinéaire

Le texte ci-contre est extrait du livre II du De natura deorum de Cicéron, qui confronte les positions académiciennes, stoïcienne et épicurienne sur la nature des dieux.

Le fragment qui nous occupe progresse selon trois axes successifs clairement identifiables. Le premier paragraphe présente une assertion fondée sur l’évidence ; le deuxième s’annonce comme une démonstration serrée ; le troisième propose une brève analogie.

L’évidence initiale

Dans un autre passage du même ouvrage, Cicéron résume ainsi sa pensée : consensus omnium populorum lex naturae putanda est : le consensus universel équivaut à une loi de la nature. Cette idée est marquée dans notre texte par trois assertions brèves que rythme la triple occurrence du même terme décliné à trois cas différents : omnes, omnium et omnibus. La paréchèse [1] des termes innatum et inscriptum, subtilement reliés par le complément in animā, affirme la profondeur du sentiment religieux en l’homme. Renforcée par la parataxe ( on doit en effet supposer un sed implicite), l’antithèse finale oppose avec laconisme la variété des pratiques à l’universalité du concept : Quales sint, varium est, esse nemo negat. On remarquera en outre comment la litote finale renforce l’ensemble du propos.

Quoique nettement syncrétique [2], la pensée de Cicéron puise dans un fonds stoïcien. Pour l’orateur comme pour les philosophes du Portique, dieu existe. Si l’on en croit Plutarque, il est pour eux « un esprit qui va et pénètre partout dans le monde. » Et d’ajouter que « le monde est dieu, les étoiles, la terre et l’entendement suprême qui est au ciel. »

Une démonstration serrée

Le deuxième paragraphe est clairement de nature argumentative. On observe des liens d’opposition (quamquam, tamen, atqui, autem), de condition (si), de cause (enim), de conséquence (igitur, ergo).

La démonstration est empruntée au philosophe Chrysippe (-280/-206), l’un des trois créateurs de la philosophie stoïcienne. Il s’agit en quelque sorte d’un argument d’autorité, où la parole du maître renforce la crédibilité du propos. L’entame du paragraphe semble minimiser l’importance du philosophe. En effet, quoique Cicéron vante l’intelligence de Chrysippe (acerrimo ingenio), il ne manque pas de souligner ses limites dans un balancement où dominent l’antithèse entre ipsa (natura) et ipse d’une part ; l’opposition entre didicisse et repperisse d’autre part. Cet abaissement relatif sert le propos de Cicéron : même un philosophe de la stature de Chrysippe n’est que l’élève de la nature !

Cicéron évoque, en les accumulant, les qualités propres à l’homme : mens, ratio, vis, potestas (esprit, raison, force, puissance). En même temps, il dénonce son impuissance à travers les verbes possit et possunt affectés de l’adverbe non. Ce qui échappe à l’être humain, c’est l’ordo sempiternus, l’ordre immuable du monde : comment une créature mortelle aurait-elle prise sur ce qui ne l’est pas ? La nécessité de l’existence d’une force supérieure (on remarquera l’omniprésence du comparatif melius) est soulignée par la question rhétorique qui clôt la première partie de la démonstration : Id autem quid potius dixeris quan deum ?

La seconde partie de la démonstration prend la forme d’un raisonnement par l’absurde : Etenim si di non sunt, quid esse potest in rerum natura homine melius ? Cicéron tente de prouver que si l’on renonce à l’hypothèse divine, on renonce à expliquer le monde, fruit d’une création et d’un agencement délibérés. C’est que les stoïciens ne croient pas au hasard. Ainsi, selon Plutarque, « Chrysippe dit que le destin est une puissance spirituelle qui par ordre gouverne et administre tout l’univers. »

Subtilement, Cicéron suggère que l’homme qui s’estime supérieur à l’univers renonce à la raison, qui est sa qualité suprème : in eo enim solo est ratio. Il se montre d’une arrogance folle et l’on pourra rapprocher l’expression desipientis adrogantiae du paragraphe au verbe desipere qui ferme l’extrait. C’est une variante de l’hybris, notion grecque synonyme de démesure. Inspiré par l’orgueil, il s’oppose à la tempérance et à la modération : qui nihil in omni mundo melius esse quam se putet, desipientis adrogantiae est.

La conclusion se fait en deux temps, matérialisés par l’emploi successif de ergo et de igitur. Les groupes, constitués chacun de quatre mots, sont particulièrement lapidaires. Leur sens est renforcé par la modalisation que constitue l’adverbe profecto (assurément).

Le rapport analogique

Le dernier paragraphe présente une brève analogie qui tourne autour du couple domus/domicilium. Dans cette analogie, l’adjectif magnam appelle clairement le substantif magnitudinem, de même que pulchram suggère pulchritudinem. Le parallèle entre la maison et l’univers est donc assez évident et entraîne à en construire un autre entre « rats » (muribus), « belettes [3] » (mustelis) et humains : nous sommes, face à l’univers et à ses véritables maîtres, aussi insignifiants que le sont pour nous les hôtes de nos foyers...

Cette analogie débouche sur un mouvement lyrique où Cicéron célèbre la beauté et la grandeur du monde, évoqué dans sa triple composante : céleste (rerum caelestium), maritime (maris) et terrestre (terrarum). La reprise anaphorique de tantum met en relief l’admiration de l’auteur pour la nature. Par ailleurs, la forme interro-négative qui clôt le texte (nonne plane desipere videare ?) retentit comme une sorte d’avertissement, une nouvelle allusion au pouvoir destructeur de l’hybris.

Sur cette question de l’existence divine, Voltaire rejoindra Cicéron, affirmant en particulier dans deux vers célèbres :

«  L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer

Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »

Documents joints

Notes

[1Paréchèse : suite de syllabes similaires dans une même phrase

[2Syncrétique : Issu de la fusion de différents cultes, religions ou visions du monde.

[3Belette : cet animal était utilisé par les hommes pour détruire les populations de rongeurs.

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