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Publié : 19 décembre 2015
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La Lune témoigne de la sphéricité de la Terre

Marcus Manilius est un poète latin et astrologue probablement né en Afrique du Nord qui, vers l’an 10 av. J.-C. (dans les dernières années du règne de l’empereur Auguste) écrivit un poème didactique en cinq livres sur l’astronomie ancienne et l’astrologie : les Astronomiques (Astronomica en latin).

COMMENTAIRE DU TEXTE DE MANILIUS

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Texte et traduction
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Traduction juxtalinéaire

Malgré son propos scientifique – prouver la sphéricité de la terre – le texte de Manilius présente une double ambition qui peut surprendre un moderne, car il se veut à la fois didactique et poétique. Cette double caractéristique, banale pour un Ancien, nous paraît aujourd’hui contradictoire [1].

A. Un texte didactique

Fondé sur l’observation

Quels outils d’investigation astronomique les savants romains ont-il à leur disposition ? Pratiquement aucun, d’autant plus que, contrairement aux Grecs, ils ne sont pas porté sur la spéculation [2]. Aussi est-ce sur l’observation à l’œil nu des corps célestes qu’ils vont fonder toute leur science. Les éclipses, et notamment celles de la lune, fournissent au savant curieux matière à réflexion.

Le point de vue de l’observateur terrestre

un mouvement continu de la lune

La symétrie des apparitions/disparitions de la lune selon les peuples est rendue par la symétrie des termes contraires. His répond à illis ; exoriens à cadens, acclivis à declivia ; aliosque à alios gyros. La symétrie est importante puisque c’est elle qui permet la conclusion suivante, ramassée en un seul vers : Ex quo colligitur terrarum forma rotunda.

un phénomène diachronique [3]

Le parcours de la lune est saisi selon notre point de vue. Conformément à ce que nous observons, l’astre commence sa course à l’est (eoæ terræ) pour s’achever à l’ouest (ad hesperios) en passant par une région intermédiaire (medio polo). Le déroulement du texte est censé reprendre le déroulement de l’éclipse au fur et à mesure de la progression de l’astre au-dessus de la terre, comme en témoignent les jalons prius, post et ultima.

Mais le langage peine à rendre compte des phénomènes observés.

Les incertitudes du vocabulaire

trop généraliste...

Les termes scientifiques font défaut : c’est en effet le terme deficere qui apparaît à deux reprises dans le texte de Manilius, une première fois à l’indicatif présent (deficis), une deuxième fois au subjonctif imparfait (deficeret). Or, deficere, c’est faire défait, disparaître – et non pas, comme le voudraient la théorie de Manilius et la stricte vérité, être caché (notion qui se traduirait par le verbe latēre).

...ou trop rare

Le terme glomeraminis (v. 1 ) , emprunté à la poésie de Lucrèce – où l’on rencontre trois occurrences du mot – est très rare en latin, malgré son sens initial très concret (une pelote). La suite du texte privilégie d’ailleurs des périphrases moins précises mais plus souples : teretem tumorem – « une boule arrondie », forma retunda « une forme ronde ».

Fondé sur le raisonnement

Le raisonnement est sommaire, dans la mesure où tout découle de l’observation : Ex quo colligitur terrarum forma rotunda. Il repose sur un double mouvement.

Raisonnement par l’absurde

Après l’évocation du parcours lunaire dans le ciel, Manilius se lance dans un raisonnement par l’absurde : Quod si plana foret tellus... (v. 8) L’hypothèse de la terre plate est condamnée d’emblée par les subjonctifs imparfaits foret et deficeret qui portent la marque de l’irréel. Les termes omnem et toti [orbi], aux vers 8 et 9, renvoient à l’impossibilité pour les humains de vivre tous le même événement au même moment.

Réfutation implicite

Le point délicat est celui de l’existence des antipodes et surtout de la manière dont on y tient ! Mais ce point semble un temps éludé par Manilius, qui préfère évoquer, un peu banalement, la richesse de la terre en homme et en animaux : Hanc circum variae gentes hominum atque ferarum / Aeriaeque colunt volucres. La préposition postposée circum, d’une discrétion exemplaire, permet néanmoins de postuler le peuplement intégral de la terre. L’idée se précise avec le balancement pars... pars..., qui évoque une répartition nord-sud des créatures terrestres. On notera en passant qu’il n’y a pas d’indication sur les peuples qui occuperaient les régions est et ouest du globe...

L’intérêt de la position de Manilius c’est que, sans rien connaître de la gravité terrestre, elle postule qu’il n’y a pas de haut ni de bas à l’échelle de la terre : austrinis pars est habitabilis oris, / Sub pedibusque jacet nostris, supraque videtur / Ipsa sibi... Le jeu symétrique et antithétique de sub et supra sous-entend que la question de savoir si l’on a quelque part la tête en bas n’a pas de sens : c’est une notion relative à l’observateur lui-même.

B. Un texte poétique

Fondé sur l’ordre divin

L’invocation à la lune

Aussi surprenant que cela paraisse aux yeux du lecteur moderne, le fragment s’ouvre sur une invocation quasi religieuse qui court du vers 1 au vers 7. En témoigne le vocatif luna, associé au tutoiement, sensible dès le premier mot du texte (te), et à la deuxième personne du singulier , comme le montrent les verbes deficis, confundis et volveris. La lune est clairement associée à Diane-Artémis. En effet, l’astre est nommé Delia, la Délienne, au vers 11. Or, l’île de Délos est le lieu de naissance des jumeaux Apollon et Artémis : c’est là que Léto, poursuivie par la vengeance jalouse d’Héra, trouva asile pour mettre au monde ses jumeaux. Curieusement, cette invocation cesse brutalement au vers 8 au profit d’un passage plus didactique et un passage à la troisième personne du singulier : Quod si plana foret tellus, semel orta per omnem Deficeret..

La belle ordonnance du monde

exemplarité du parcours lunaire

Le parcours invisible de l’astre des nuits est rythmée par de multiples jalons chronologiques, qui en scandent l’évolution. Prius, post et ultima scandent les trois temps du voyage lunaire d’est en ouest. A ce rythme ternaire des vers 4 à 6 répond une série de balancements qui marquent le caractère cyclique des apparitions-disparitions de la lune : illis répond à his (v. 11) ; cadens à exoriens (v. 12) ; declivia à accliviis (v. 13). La répétition d’alios (v. 14) complète cette série de balancements : la Lune est un astre universel et régulier.

Harmonie du monde

Les vers 16 et 17 confondent dans la même phrase les représentants du règne animal (variae gentes hominum atque ferarum /Aeriaeque [...] volucres). Quant à la distribution des hommes sur la terre, elle semble trouver sa justification dans une symétrie sans faille, que transcrit le balancement pars... pars... des vers 17 et 18, et que renforce le sentiment qu’a tout homme de dominer l’autre partie de l’hémisphère : Sub pedibusque jacet nostris, supraque videtur / Ipsa sibi. L’enjambement formé par les deux pronoms réfléchis qui se renforcent l’un l’autre permet de balayer l’objection d’antipodes où l’on se tiendrait la tête en bas, puisque, comme nous l’avons vu, les notions de haut et de bas sont désormais relatives.

Fondé sur la dramatisation

L’emphase

Préalable à la dramatisation, l’emphase joue sur deux éléments :

Le choix du vocabulaire tout d’abord. On a déjà souligné la rareté du terme glomeraminis. On peut aussi relever les mots empruntés au grec : eōae, qui signifie ’de l’aube’, ’de l’est’ ; hesperios, qui signifie ’de l’ouest’ ; gyros, l’équivalent grec du latin orbis.

Les effets sonores, concentrés à la fois sur le rythme et sur les jeux de sonorités.

C’est le cas, par exemple, de ce majestueux hexamètre dactylique [4], remarquable par la distribution des spondées et le jeu des allitérations en « r » :
Ēx quō / cōllĭgĭ/tūr // tēr/rārūm / fōrmă rŏ/tūndă. [5]

la peur religieuse

Forçant un peu le trait, Manilius met l’accent sur la terreur qui saisirait l’humanité entière lors d’une éclipse de lune. Les circonstances sont dramatisées, puisque voici la lune « plongée dans des ombres noires » (mersa nigris [...] umbris), ces ombres qui, par antithèse, s’opposent à la lumière (lumina) de l’astre disparu. La lune est supposée se déplacer au moyen d’ailes invisibles (infectis alis) dans le ciel nocturne, ce qui rend sa marche plus inquiétante. Manilius va jusqu’à faire référence à une superstition antique qui voulait qu’en soufflant dans des trompettes on fasse réapparaître la lune disparue.

Conclusion

Le tableau de Manilius manque sans doute de vérité : c’est l’évocation d’une déesse un peu floue qui n’est en fin de compte qu’un astre, et de peurs ancestrales auxquelles l’auteur lui-même ne semble pas croire.
L’intérêt de ce fragment ne repose peut-être pas sur l’évocation de la lune , mais sur celle de la terre, une terre ronde comme un ventre dont la sphéricité est la qualité nécessaire à l’harmonie préétablie. Citons l’Encyclopaedia Universalis : « Stoïcien, Manilius met l’accent sur l’existence d’une providence qui gouverne le monde, et sur l’action de la raison divine. »

Documents joints

Notes

[1« Manilius (...) se devait de suivre les grands jalons de la tradition cosmologique. Or les ouvrages d’astronomie, tant grecs que latins, commençaient volontiers par l’exposé des principes généraux de cette discipline : nature de l’univers, place et forme de la Terre, entre autres. Manilius se prête ainsi lui aussi, mais cette fois en vers, à cet exercice. »

Émilie-Jade Poliquin, Regards sur la nature : place de l’observation dans les textes astronomiques latins, Pallas revue d’études antiques

[2« Les romains ne s’intéressèrent aux disciplines de l’astronomie qu’assez tardivement, et le plus souvent dans des buts pratiques. Ils n’orientèrent jamais leurs recherches vers une astronomie mathématique, comme celle qui constitue la base des théories cosmologiques grecques », M. I. Finley et C.Bailay, L’héritage de la Grèce et de Rome, page 696

[3Diachronique : Qui concerne l’appréhension d’un fait ou d’un ensemble de faits dans son évolution à travers le temps. CNRTL

[4L’hexamètre dactylique est un vers de 6 pieds qui a la structure suivante : -uu / -uu / -uu / -uu / -uu /-u. Tous les dactyles peuvent être remplacées par des spondées (- -) sauf au 5e pied. Le dernier temps du 6e pied est soit bref soit long. La coupe principale, notée // , se trouve généralement après le 3e temps fort.

[5Certains commentateurs considèrent ce vers comme une interpolation.