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Publié : 11 mars 2016
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Les aveux de Phèdre (vers 645 à 666)

Commentaire d’un fragment du Phèdre de Sénèque où le personnage éponyme avoue à son beau-fils qu’elle est éprise de lui.

Introduction

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Traduction juxtalinéaire
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Le texte

Cette scène est celle de l’aveu : il faut faire comprendre à ce coureur des bois d’Hippolyte quel amour Phèdre porte en elle. Thésée a disparu. On le tient pour mort. On ne peut rêver meilleur moment pour séduire le jeune homme. Mais quel est donc le pouvoir de séduction du fils de Thésée et comment s’explique son innocente emprise sur sa retorse belle-mère ?

Nous verrons qu’à travers Hippolyte, Phèdre est amoureuse d’une jeunesse qui conjugue puissance et fragilité, à l’aveuglante et divine beauté et au charisme qui passe du père au fils.

Puissance...

Le vers 653 repose sur une antithèse : celle de la fragilité supposée – nous y reviendrons – et celle de la force de l’homme. La force l’emporte bien sûr, qui encadre de ses échos sonores rugueux (Ĭněrānt fōrtēs tŏrī) les sonorités plus tendres du groupe lacertis mollibus :

Ĭněrānt / lăcēr /tīs mōl /lĭbūs / fōrtēs / tŏrī

La virilité du héros transparaît aussi dans l’attitude générale : sic tulit celsum caput, dit Phèdre au vers 656 en évoquant officiellement son mari – et officieusement son beau fils !

… et fragilité

Les propos de Phèdre, en effet, ne trompent personne. De même que c’est Hippolyte qu’elle encense en vantant la virilité passée de Thésée, de même c’est lui encore qu’elle désigne quand elle en souligne la fragile jeunesse cum prima puras barba signaret genas. Ici, les groupes nominaux prima barba et puras genas mettent en évidence le primat de la jeunesse et les avantages d’Hippolyte. On y joindra ce que nous avons déjà dit de la délicate morphologie de ce trop attirant beau fils.

Une beauté...

divine...

Le vers 654 unit habilement les destins de Phèdre et d’Hippolyte. L’astucieuse belle-mère rappelle en effet quel sont leurs dieux tutélaires. Pour lui, Phoebé, alias Artemis – alias Diane si l’on préfère, féru de chasse, et chaste au point d’irriter la déesse Aphrodite ; pour elle Phébus, alias Apollon : petite-fille de Zeus par son père Minos, elle est aussi petite-fille d’Hélios (postérieurement confondu avec Apollon) par sa mère Pasiphaé. D’où le vers :

tuaeve Phoebes vultus aut Phoebi mei

Le rapprochement phonétique Phoebé/ Phoebus ainsi que le lien familial qui unit ces deux divinités, frère et sœur, constitue pour Phèdre une nouvelle occasion de suggérer à Hippolyte un rapprochement qui semble alors quasi naturel.

et aveuglante

Tout ce qui brille attire Phèdre (son surnom ne veut-il pas dire « La brillante ? ») : quis tum ille fulsit ! S’exclame-t-elle au vers 651 en évoquant la gloire ancienne de son époux. Le verbe fulgĕo qui signifie « briller », trouve quelques vers plus loin son écho, cette fois spécifiquement destiné à Hippolyte et mis en valeur par sa place à la coupe (laquelle est représentée ci-dessous par les deux traits obliques côte à côte) :

īn tē / măgīs / rĕfūl /gĕt // īn /cōmptūs / dĕcŏr (v. 657)

Ce verbe apparaît à nouveau aux vers 663 et 664 dans l’évocation nostalgique d’Ariane disparue. Plus précisément, c’est sa couronne qui est évoquée ici, laquelle fut placée par Dionysos dans les cieux :

Te, te, soror, quacumque siderei poli

in parte fulges, invoco ad causam parem

On pourrait se demander la raison de l’invocation d’Ariane à ce moment. L’explication vient un peu plus loin (vers 665 et 666) :

domus sorores una corripuit duas,

te genitor, at me gnatus.

Belle opération de passe-passe où le parallélisme des formules prétend entraîner le parallélisme des situations ! Phèdre a tout bonnement occulté sa relation avec Thésée : elle peut donc réclamer l’amour d’Hippolyte, qui n’a plus rien d’incestueux !

Un charisme qui passe...

… du père...

La séduction paternelle serait intacte. C’est ce que Phèdre veut faire accroire d’emblée, au prix d’une hypocrite restriction mentale ( vers 646 et 647) :

Hīppŏlŭ / tĕ, sīc / ēst : Thē /sĕī / vūltūs / ămō,

īllōs / prĭō/rēs quōs / tŭlīt / quōndām / pŭĕr

Il y a bien sûr contradiction entre le présent amo et l’adverbe quondam, dont l’apparition est préparée sur le plan sémantique par l’adjectif priores et dont l’importance est accentuée par la majesté du spondée [1]. Ajoutons que les termes Hippolyte et puer, respectivement au début et à la fin de ce couple de vers, mettent bien en valeur ce qui compte pour Phèdre : la jeunesse d’Hippolyte.

Par la suite, Phèdre ne se prive pas d’insister sur la jeunesse révolue du héros ni sur le caractère ancien de ses exploits (vers 648 à 650) :

cum prima puras barba signaret genas

monstrique caecam Gnosii vidit domum

et longa curva fila collegit via.

En effet, les trois verbes signaret, vidit et collegit, tous les trois au passé, renvoient les aventures de Thésée au domaine du passé, voire à l’atemporalité brumeuse de la mythologie. C’est dans ce contexte que Phèdre glorifie la jeunesse perdue de Thésée en accolant les adjectifs pura et primas – le premier qualifiant ’la barbe’, et la seconde ’les joues’. Et de surenchérir au vers 655 par un redoublement expressif :

talis, en talis fuit

[cum placuit hosti, sic tulit celsum caput ;]

au fils...

On comprend très vite que l’image du fils a remplacé celle du père : la deuxième personne supplante la troisième dès le vers 657, bien aidé par les allitérations en « t » :

in te magis refulget incomptus decor ;

et genitor in te totus …

… en passant par la mère

On comprend également au fil du discours de Phèdre que l’apport paternel régresse dans l’hérédité d’Hippolyte. N’ayant guère intérêt à faire revivre Thésée dans l’esprit de son fils, la belle-mère amoureuse évoque sa mère, la torva mater – la mère farouche – l’Amazone Antiope (vers 658 à 660) :

torvae tamen

pars aliqua matris miscet ex aequo decus :

in ore Graio Scythicus apparet rigor.

Le substantif rigor clôt la thématique de la génitrice farouche, relayée par l’allitération en « r » et confirmée par la référence aux Scythes, peuples de cavaliers nomades et guerriers dont la barbarie – au sens antique du terme – forme un contraste volontaire avec le visage grec (ore Graio) – et bien entendu civilisé !

Conclusion

Ainsi, Phèdre tisse autour d’Hippolyte un réseau de flatteries calculées et volontairement ambiguës : tantôt elle encense Thésée, tantôt elle reconnaît dans le jeune homme le sang de l’Amazone Antiope, jusqu’à faire comprendre à son beau fils déjà inquiet ( Amore nempe Thesei casto furis  ?) qu’il est le vrai destinataire de l’admiration – de l’amour – qu’elle éprouve.

Racine voudra une héroïne moins rouée, quitte à charger la nourrice : « J’ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu’elle n’est dans les tragédies des Anciens, où elle se résout d’elle−même à accuser Hippolyte. J’ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d’une princesse qui a d’ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m’a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations plus serviles... »

Documents joints

Notes

[1Spondée : − −