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Publié : 28 décembre 2016
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Phèdre invoque Hippolyte avant de mourir (vers 1168 à 1187)

Dans la pièce éponyme de Sénèque, Phèdre s’adresse au cadavre défiguré de son beau-fils. Comment interpréter ce discours et comment interpréter le suicide de Phèdre ?

Problématique : comment faut-il interpréter les propos de Phèdre ?

Le texte se prête à une étude linéaire : c’est ainsi que nous allons procéder, sans oublier à la fin la nécessaire synthèse.

Hīppŏlў /tĕ, tā /lēs // īnt /ŭōr / vūltūs / tŭōs
tālēs /quĕ fē /cī ? // ...

Hippolyte, voilà donc en quel état je contemple tes traits,
Voilà ce que j’en ai fait !

Faut-il voir ici un remords de Phèdre ? De fait, la présence de feci à la coupe (symbolisée par //) énonce la responsabilité personnelle de Phèdre dans le drame qui vient de se jouer. La répétition douloureuse de tales, associée à la fois à la solennité du spondée vūltūs et à un jeu d’allitérations en « t », renforce cette idée.

... Mēm /bră quīs /sǣvūs / Sĭnĭs
aut quīs / Prōcrū /stēs spār /sĭt...

Tes membres, quel cruel Sinis,
Ou quel Procruste les a éparpillés ?

L’évocation de Sinis [1] et celle de Procruste [2] est doublement intéressante : elle situe Hippolyte dans la droite lignée héroïque de Thésée – même si le fils est plus infortuné que le père ; plus subtilement, elle inscrit Phèdre dans la corporation des malfaiteurs, et surtout des adversaires de Thésée. Le jeu des allitérations en « s » met en relief le verbe sparsit, qui insiste sur le démembrement d’Hippolyte traîné de rocher en rocher par ses chevaux.

...aut /quīs Crē /sĭŭs,
Dǣdălĕ /ă vās /tō claus /tră mū /gĭtū / rēplēns,
Taurūs / bĭfōrm /ĭs ōr /ĕ cōr /nĭgĕrō / fĕrōx
dĭvūl /sĭt ?..

ou quel Crétois
Remplissant la prison de Dédale de son vaste gémissement,
Les a, taureau hybride et impétueux, de son front cornu
Déchiquetés ?

Phèdre achève l’évocation des ennemis de Thésée par celle du Minotaure, plus circonstanciée. Rien d’étonnant à cela puisque ce monstre mi-homme mi taureau est son demi-frère. Ce lien du sang a son intérêt, car plus que jamais, la princesse crétoise se trouve l’alliée des force que combattait Thésée. Mieux : elle paraît ici comme l’ultime vengeresse des créatures tombées sous les coups du héros. Cresius et taurus, syntaxiquement liés au sein du même groupe nominal, se séparent artificiellement pour encadrer – on a envie de dire pour emprisonner – l’évocation du labyrinthe, La puissance destructrice de la créature monstrueuse éclate dans le jeu des expansions replens, biformis et ferox. Les allitérations en « r » et la place de choix en fin de vers mettent en valeur ce dernier adjectif, en même temps qu’elles soulignent le rejet du verbe divulsit, qui répond à sparsit un peu plus haut.

...Hĕū / mĕ, // quō / tŭūs / fŭgīt / dĕcŏr
ŏcŭlī /quĕ nōs /trūm sĭdŭs ?

Malheur de moi ! Où s’est enfuie ta beauté ?
Tes yeux, mes astres ?

Les lamentations de Phèdre semblent surtout une plainte égoïste, que énonce la place du pronom réfléchi me à la coupe, repris au vers suivant par le pluriel de majesté nostrum. L’énoncé est aussi peu lyrique que possible, banal même, caractérisé par la simple évocation de la beauté (decor) d’Hippolyte et l’image usée qui associe les yeux à un astre (sidus). Néanmoins, le terme sidus est approprié dans la mesure où il signifie aussi ’destin’ : la mort d’Hippolyte scelle le destin de Phèdre.

...Exanimis jaces ?
Ades parumper verbaque exaudi mea.

Tu gis sans vie ?
Viens à moi un moment, et écoute mes paroles !

L’invocation entre ici dans une phase plus active, si l’on peut dire : Phèdre s’emploie à réveiller dans le cadavre gisant un semblant de vie (exanimis signifie « qui a perdu son souffle vital ») par le couple d’impératifs ades et exaudi.

Nil turpe loquimur...

Je ne dis rien de coupable

Étrange précaution oratoire : Phèdre semble désireuse de ne pas effrayer le mort qu’elle poursuivait de son vivant de ses assiduités. On peut aussi considérer que ces propos s’adressent à l’auditoire de Phèdre et qu’elle assume en quelques mots la passion qu’elle récuse la condamnation portée par autrui sur ses actes.

...hac manu poenas tibi
solvam et nefando pectori ferrum inseram
animaque Phaedram pariter ac scelere exuam

de cette main, je vais exécuter le châtiment pour toi
et je vais plonger le fer dans ce cœur sacrilège
et je vais délivrer Phèdre de sa vie en même temps que de son crime.

On a ici un passage chargé d’une violente détermination, comme en témoignent les verbes au futur solvam, inseram et exuam. Scéniquement, l’ablatif hac manu propose une gestuelle qui va dramatiser l’ensemble de la tirade. Poétiquement, l’entrelacement des sonorités nasales et des allitérations diverses lient intimement certains termes de ce passage : ferrum et inseram, par exemple. Tout cela semble renforcer cette détermination de Phèdre. Mais les intentions demeurent ambiguës : s’agit-il vraiment d’expier ? Deux termes évoquent effectivement le crime : l’adjectif nefando et le substantif scelere. La criminelle reconnaît son crime et désigne par le pronom tibi, stratégiquement placé en fin de vers, la victime de ses machinations. Mais le dernier vers de ce court passage ne révèle-t-il pas une volonté bien plus grande d’échapper à la punition de la société et de s’absoudre en réalité de son crime, d’arriver à ce qu’on nomme en droit un non-lieu [3] ? Autrement dit : « La mort délivrera Phèdre de son crime, car celui-ci appartient à l’ordre du corps (...) La mort ne détruira pas l’amour, mais le caractère coupable de cet amour » (Pierre Grimal)

et te per undas perque Tartareos lacus,
per Styga, per amnes igneos amens sequar.

Et toi,à travers les ondes, et à travers les marais du Tartare,
à travers le Styx, à travers les fleuves de feu, je te suivrai démente.

Ici éclate en termes passionnés le véritable motif du suicide de Phèdre : rejoindre Hippolyte où qu’il soit ! La parole est solennelle. En témoigne l’anaphore de per. En témoigne aussi l’évocation des Enfers. Les amnes igneos dont il est question sont à identifier au Phlégéton et au Périphlégéton qui enserrent le Tartare, le lieu où l’on expie ses fautes. Quant au Styx, bien sûr, il est le fleuve qui sépare l’univers des vivants de celui des morts [4]. On notera le quasi jeu de mots sur amnes et amens, le premier terme annonçant le second, important parce qu’il énonce la folie amoureuse et la libido moriendi, le désir de mort de Phèdre. Dans cette évocation des Enfers, il faut peut-être voir également une sorte d’offense adressée à Thésée qui avait délaissé son épouse pour arpenter le monde souterrain en compagnie de Pirithoos [5]. Juste retour des choses, en quelque sorte...

Placemus umbras : capitis exuvias cape
laceraeque frontis accipe abscisam comam.

Apaisons les ombres :prends ces dépouilles sur ma tête,
Reçois les cheveux coupés de mon front lacéré.

Ces deux vers insistent à la fois sur la dimension psychologique et scénique de la scène. Dimension psychologique dans la mesure où Phèdre sacrifice d’ores et déjà au mort une partie d’elle-même, comme le fait Achille dans L’Iliade à la mort de Patrocle. Il s’agit d’apaiser la colère d’un mort dont Phèdre souhaite partager l’éternité. D’où le recours au subjonctif placemus et aux deux impératifs cape et accipe. Dimension scénique puisque le geste de se couper les cheveux est particulièrement théâtral. L’affectation de l’adjectif lacer (lacéré) au terme frontis par une sorte d’hypallage [6] renforce l’aspect potentiellement effrayant de sa tirade.

Non licuit animos jungere, at certe licet
junxisse fata.

Il ne nous a pas été permis de joindre nos âmes, mais il est possible sûrement
de joindre nos destinées.

Phèdre présente la situation comme cela l’arrange : cette permission qu’elle évoque dans le verbe licuit fait l’économie de l’assentiment du malheureux Hippolyte. Mieux : la symétrie du propos et la structure en chiasme où jungere reprend junxisse et où fata reprend animos rendent inéluctable une union que refusait la vie terrestre. Par-delà la mort, les amants se rejoignent. Il s’agit là d’un thème élégiaque par excellence [7].

Morere, si casta es, viro,
si incesta, amori.

Meurs, si tu es pure, pour ton mari

Phèdre s’adresse à ce moment à elle-même. Une injonction morale ? Laissons la parole à Jean-Pierre Aygon : « lorsqu’elle s’adresse à elle-même et non à Hippolyte (v. 1198 sq.), sa moralité reste incertaine, puisqu’une incontestable confusion se manifeste dans son esprit (...) Son hésitation est significative : si casta es, uiro, si incesta, amori, 1184b-85a10. En outre, le choix n’est ouvert qu’en apparence : la suite montre qu’elle meurt pour Hippolyte, et d’ailleurs le dernier terme qu’elle prononce est uiro, pour le désigner, à la même place à la fin du v. 1198 que uiro au v. 1184, pour son époux. Le choix du suicide s’impose, qu’elle soit ou non respectueuse de la morale. » [8]

Conjugis thalamos petam
tanto impiatos facinore ?

Je rejoindrais le lit conjugal
souillé d’un tel crime ?

Dans ces conditions, la question rhétorique ci-dessus est un faux-semblant plus qu’un remords, le constat d’un impossible retour en arrière, mis en relief par l’expression tanto facinore. Au reste, ce n’est pas la dénonciation calomnieuse d’Hippolyte que se reproche mais bien l’attirance sexuelle qu’elle éprouvait pour le jeune homme, comme le sous-entend la référence au lit (thalamos). Cela dit, Phèdre perd de vue la réalité, puisque nulle union n’a été consommée entre elle et son beau-fils.

Hoc derat nefas,
ut vindicato sancta fruereris toro.

Il ne manquait que ce sacrilège :
jouir en épouse vertueuse d’un lit vengé.

Quand Phèdre évoque pour finir cette dénonciation calomnieuse, c’est finalement pour s’en vanter : cela lui a évité d’aller jusqu’au bout de l’infamie ! A l’entendre, elle a préféré la morale à l’hypocrisie d’une vie auprès d’un Thésée virtuellement trompé. C’est ce qu’elle exprime en présentant la contradiction entre nefas (mot à mot « interdit par les dieux ») et sancta (sainte). De cette contradiction, elle ne peut sortir que par la mort.

Conclusion :

Phèdre veut se présenter comme un être moral :

  • elle reconnaît les actes
  • elle n’a pas voulu jouer la comédie de l’épouse fidèle
  • elle souhaite expier ses pensées incestueuses

Toutefois elle est guidée par :

  • la haine sous-jacente de Thésée – elle est celle qui venge les monstres occis par le héros
  • l’amour qu’elle éprouve pour Hippolyte : elle le suivra jusque dans la mort

Sénèque livre ici un personnage plus complexe qu’il n’y paraît, en mélangeant dans l’expression des sentiments de Phèdre sincérité et mauvaise foi. « On peut même parler de duplicité à propos de Phèdre puisque celle-ci met en avant des motivations morales nobles, alors que ce sont les passions qui la gouvernent en fait. »8

Voir en ligne : Comment interpréter le suicide de Phèdre ?

Documents joints

Notes

[1Sinis était un bandit qui projetait ses victimes avec un pin courbé et qui fut éliminé par Thésée.

[2Procuste ou Procrutès signifie ’celui qui martèle pour allonger’. Cet aubergiste dit-on, n’avait qu’un seul modèle de lit. Il allongeait ou raccourcissait ses hôtes pour les mettre aux dimensions exactes. Lui aussi fut tué par Thésée.

[3Non-lieu : On nomme non-lieu l’abandon d’une action judiciaire en cours de procédure, pour des raisons diverses, et notamment lorsque le prévenu décède.

[4« Le Styx est une rivière qui séparait le monde terrestre des Enfers l’entourant. Le Styx affluent de la haine, le Phlégéthon rivière de flammes, l’Achéron le fleuve du chagrin, le Cocyte torrent des lamentations et le Léthé ruisseau de l’oubli, convergeaient au centre du monde souterrain vers un vaste marais. » Source : Wikipédia

[5On sait que Pirithoos avait le projet insensé de séduire Perséphone et de la ravir à son époux Hadès. Puni pour cet acte impie, il ne devait jamais revoir la Terre. Thésée, qui l’accompagnait, eut davantage de chance...

[6L’hypallage est une construction de mots où deux termes sont liés syntaxiquement alors qu’on s’attendrait à voir l’un des deux rattaché à un troisième (ici, ce sont les cheveux qui sont lacérés, pas le front – à moins que Phèdre soit très maladroite...).

[7C’est un thème « que l’on trouve chez Properce, par exemple : traicit et fati litora magnus amor (I, 19, 12), ou dans les Métamorphoses d’Ovide (IV 151, Thisbé à Pyrame mort : Per sequar extinctum...). » Jean-Pierre Aygon

[8Aygon Jean-Pierre. Comment interpréter le suicide de Phèdre (Sénèque, Phae. 1154-1198). In : Vita Latina, N°179,

2008.