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Publié : 10 avril 2016
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Les foules

Directement inspiré d’une nouvelle d’Edgar Poe, ce texte évoque la façon dont Baudelaire s’inspire du quotidien pour nourrir sa création.

Les foules : un poème paradoxal

Le poème est inspiré directement d’une nouvelle d’Edgar Poe intitulé L’Homme des foules. Dans cette nouvelle, le narrateur suit longuement dans la rue un vieillard qui le fascine...

Malgré son goût de la solitude, Baudelaire affirme tirer plaisir de la fréquentation de la foule. Ce paradoxe est énoncé de manière très elliptique au début du paragraphe deux : Multitude, solitude : deux termes égaux et convertibles... affirme Baudelaire. Il y a là une contradiction qui tient de l’oxymore. Comment, en effet, la solitude de l’artiste et son amour des foules pourraient-ils coexister ?

Thèse

L’artiste est seul. Cette idée apparaît d’emblée par le biais d’une litote : ’Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude’. Dans cette formule, le terme attendu (foule) est remplacé par le mot multitude, qui par sa longueur et son sens donne davantage de poids à la thématique initiée par le titre. Plus loin, le gallicisme celui-là seul peut faire...qui.. met à nouveau en relief l’idée que le poète est un privilégié. Baudelaire insiste, évoquant celui (...) à qui une fée a insufflé dans son berceau l’art de s’intégrer à la foule. On notera la notion de prédestination, sensible dans l’emploi du mot fée (du latin fatum qui signifie destin) mis en relief par le jeu sonore entre fée et insufflé.

Baudelaire s’exprime avec une assurance sans réplique comme le prouvent les énoncés gnomiques [1] qui émaillent le texte : jouir de la foule est un art, ou encore Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée. Dans cette deuxième citation, on remarquera combien la forme générale s’apparente à un proverbe.

Mais chez Baudelaire, l’idée de l’élection s’accompagne aussi de celle du rejet, qui la précède sans doute. L’auteur de L’Albatros insiste de manière constante sur la solitude du poète et sur le mépris qui l’entoure. Ce poème ne fait pas exception, puisqu’il compare explicitement le poète à ces âmes errantes qui cherchent un corps. Le terme errantes est particulièrement mis en valeur ici par le jeu des allitérations en « r » : il rejoint les thèmes de la créature rejetée et du fantôme chers au « romantisme noir » [2].

Dans ce cadre, il est remarquable que Baudelaire ait songé à utiliser l’expression promeneur solitaire et pensif. La référence à Rousseau est transparente, puisque l’expression reprend – en l’adaptant – le titre de sa dernière œuvre, Les rêveries du promeneur solitaire, qui commence par ces mots : Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même.

Exclu, l’artiste vit dans le monde qu’il s’est choisi, comme tous ceux qui ont été contraints de choisir la vaste famille que leur génie s’est faite . Ici, la noblesse du choix est transcrite par le biais d’un alexandrin caché et d’un jeu d’allitérations qui mettent en valeur le terme famille. La honte de l’exclusion, on le voit, se transforme pour finir en fierté orgueilleuse : il est bon d’apprendre quelquefois aux heureux de ce monde (...) qu’il est des bonheurs supérieurs au leur...

Antithèse

Pourtant, il adore se fondre dans la foule. Le poète espère en effet tirer de cette foule "des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l’égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque." Deux comparaisons dévalorisantes renvoient dos à dos l’égoïsme et la paresse, deux défauts aux antipodes de l’ouverture que souhaite Baudelaire. Ces deux comparaisons sont menées sur le mode plaisant. Le poète y joue avec les sonorités : allitérations en « f » pour la première, en nasales pour la seconde ; il y déploie aussi de la fantaisie, en évoquant notamment l’idée du mollusque et en optant pour le mot interné plutôt que pour enfermé.

Ce que cherche Baudelaire, c’est une fusion, une universelle communion, formule dont la redondance révèle l’importance à ses yeux. C’est le sentiment le plus fort qui se puisse imaginer : Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie. Dans ce passage, on retrouve la distance que le poète instaure entre lui et les hommes, capables seulement de s’élever jusqu’à l’amour, dont la critique s’opère sur un rythme ternaire dans le cadre d’une gradation soutenue par une anaphore : bien petit, bien restreint et bien faible.

Le don de soi s’exprime notamment à travers un puissant oxymore qui évoque une "sainte prostitution de l’âme". Et Baudelaire de développer plus loin, en parlant de "l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe".

Mais ce don de soi n’est pas pure générosité. Baudelaire confesse aussi son "goût du travestissement et du masque" dans une formule volontairement redondante. C’est peut-être ce besoin qui le pousse, dans sa vie quotidienne, à opter pour les élégances raffinées et outrancières du dandysme [3]. De la même manière, il évoque juste après "la haine du domicile et la passion du voyage" : se mettre dans la peu des autres est une manière de se fuir.

Baudelaire se propose de faire "une ribote de vitalité". On notera le choix du terme ribote, peu usité de nos jours mais considéré comme populaire à l’époque [4] : Baudelaire prétend s’encanailler et veut le faire savoir. Étrange alliance de mots, cependant, qui associe la notion de débauche à celle de vitalité. Le thème de l’ivresse est évoqué deux fois. Elle est qualifiée de singulière et de mystérieuse, comme si le processus échappait à Baudelaire lui-même.

Les connotations érotiques sont évidentes quand il s’agit d’évoquer le plaisir que Baudelaire tire de la fréquentation de la foule : ce sont des "jouissances fiévreuses", une "ineffable orgie" (un oxymore) et une sainte prostitution (un autre oxymore !). Il s’agit de jouir de la foule, et cette jouissance a un caractère quasi sexuel, comme le comportement de l’incube [5].

Le parasitage des individus se fait "aux dépens du genre humain" : il s’agit d’opérer à l’insu de l’individu dont on s’approprie pour un temps la peau. Il s’agit par ailleurs "d’humilier un instant [le] sot orgueil des gens heureux", donc d’opérer une revanche. Ce faisant, Baudelaire s’égale aux grands incompris qui doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.

Synthèse

Baudelaire va donc se servir de cette foule. "[Le poète] adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente." L’anaphore dit assez le caractère total de la fusion qui s’opère entre l’âme parasite et le corps parasité. Baudelaire compare son attitude à celle de ces âmes errantes qui cherchent un corps. Cette obsession du corps parasité est fréquente chez Baudelaire. Ainsi, dans les Métamorphoses du vampire :


Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !

On remarquera que, dans le poème qui nous intéresse, Baudelaire pour une fois n’est plus agi mais agent.

Le poète est un véritable professionnel de l’effraction : "il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun", affirme Baudelaire. Pour lui seul, tout est vacant. L’abondance des êtres lui permet même des délicatesses de gourmet : si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées.

Jouir de la foule est un art, affirme Baudelaire dès le premier paragraphe. Cet art, c’est la marque d’un poëte actif et fécond. La foule est donc pour lui le matériau même de sa création. Lucide, il se montre ailleurs bien conscient du caractère artificiel du procédé – se mettre dans la peau des gens a ses limites – mais il y répond avec à-propos : Peut-être me direz-vous  : «  Es-tu sûr que cette légende soit la vraie  ?  » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis  ? [6] C’est dans ce aveu final que réside sans doute l’explication de l’attitude baudelairienne : s’imaginer un autre l’aide à se sentir lui-même. Cet art n’est pas fondamentalement différent de celui du comédien, quand on y réfléchit.

Par son art, le poète s’égale aux plus grands visionnaires, souvent mal considérés : Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde.

Documents joints

Notes

[1L’on dit qu’un énoncé est un énoncé gnomique lorsqu’il utilise le présent de vérité générale, également appelé présent omnitemporel (Wikipédia)

[2notion forgée par l’historien de l’art italien Mario Praz. On y trouve un certain nombre de traits caractéristiques : emploi du registre fantastique, satanisme, thème du vampire...

[3Dandy : Homme recherché dans sa toilette et exagérant les modes jusqu’au ridicule (Littré)

[4Ribote : “Terme populaire. Débauche de table ; excès de boisson. Faire ribote. Il était en ribote, il était ivre.” (Littré)

[5Incube : Espèce de démon qu’on croyait prendre un corps pour jouir des plaisirs de l’amour avec une femme endormie ou transportée au sabbat

[6Les fenêtres

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