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Publié : 10 avril 2016
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Baudelaire le Progrès et le conflit des classes

Comment interpréter le poème de Baudelaire intitulé "Assommons les pauvres" ? S’agit-il d’un mépris de classe ou d’une manière malicieuse d’appeler à la révolution ?

La dernière phrase du poème Assommons les pauvres a été supprimée lors de l’édition. C’était la suivante : « Qu’en dis-tu, citoyen Proudhon ? ». Mais quel rapport entre Baudelaire et la pensée de Proudhon ? Quelques avis parfois contradictoires...

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Baudelaire et le progrès, selon Sartre

Baudelaire a choisi de vivre le temps à rebours. Il a vécu à une époque qui venait d’inventer l’avenir. (…) après le XVIIe siècle qui redécouvrait le passé, et le XVIIIe, qui faisait l’inventaire du présent, le XIX croyait avoir dévoilé une nouvelle dimension du temps et du monde : pour les sociologues, pour les humanistes, pour les industriels qui découvrent la puissance du capital, pour le prolétariat qui commence à prendre conscience de lui-même, pour Marx [1] et pour Flora Trista [2], pour Michelet [3], pour Proudhon [4] et pour George Sand [5], l’avenir existe, c’est lui qui donne son sens au présent, l’époque actuelle est transitoire, elle ne se comprend vraiment que par rapport à l’ère de justice sociale qu’elle prépare. On se rend mal compte aujourd’hui de la puissance de ce grand fleuve révolutionnaire et réformiste ; aussi apprécie-t-on mal la fore que Baudelaire dut déployer pour nager à contre-courant. S’il se fût abandonné, il était emporté, contraint d’affirmer le Devenir de l’humanité, de chanter le Progrès. Il ne l’a pas voulu : il hait le Progrès (...) Baudelaire, qui ne veut rien entreprendre, tourne le dos à l’avenir.

Jean-Paul Sartre, Baudelaire, Idées Gallimard, pages 209-210
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Le progrès selon Proudhon

Le Progrès, encore une fois, c’est l’affirmation du mouvement universel, par conséquent la négation de toute forme et formule immuable, de toute doctrine d’éternité, d’inamovibilité, d’impeccabilité, etc., appliquée à quelque être que ce soit ; de tout ordre permanent, sans excepter celui même de l’univers ; de tout sujet ou objet, empirique ou transcendantal, qui ne change point. L’Absolu, au contraire, ou l’Absolutisme, est l’affirmation de tout ce que le Progrès nie, la négation de tout ce qu’il affirme. C’est la recherche, dans la nature, la société, la religion, la politique, la morale, etc., de l’éternel, de l’immuable, du parfait, du définitif, de l’inconvertible, de l’indivis ; c’est, pour me servir d’un mot devenu célèbre dans nos débats parlementaires, en tout et partout le statu quo.

Proudhon, Philosophie du progrès, 1851
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Comment interpréter le poème ?

« Assommons les pauvres ! », composé en Belgique après 1864, esquisse, quoiqu’à un niveau phantasmatique, le nécessaire préalable à tout projet d’émancipation populaire. Le poète raconte qu’après s’être gorgé de textes à la mode en 1848 qui traitaient de la question sociale — soit l’utopie paternaliste qui conseillait aux pauvres de se faire esclaves, soit l’utopie démocratique qui les berçait de l’illusion d’être des rois détrônés — il descend dans la rue ; et là, il rencontre, en la personne d’un mendiant, une illustration bien concrète du problème. Le poète relègue la philantrophie, qui maintient matériellement et moralement la structure de la société bourgeoise, dans le domaine des réponses magiques à la réalité du paupérisme. Seule l’initiative populaire, s’organisant elle-même, peut pourvoir à cette réalité, selon Proudhon.

Mais comment parler d’initiative populaire, si le peuple, engourdi dans sa misère, se contente de se faire assommer peu à peu par la charité bourgeoise, si le peuple ne réclame pas la justice comme son droit légitime ? Si les mœurs populaires ne sont pas révolutionnaires, il faut donc les révolutionner. Le poète se charge alors, aux frais de sa propre personne, de donner cette leçon au mendiant : « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir ». Au lieu de faire l’aumône, le poète assomme le mendiant qui ne tarde pas à lui rendre la monnaie de sa pièce ; à la suite de quoi, la reconnaissance de l’égalité dans la dignité succède à la hiérarchie bourgeoise du philanthrope et du mendiant. Alors le poète exhorte le mendiant, en qui se réveillent l’orgueil et la vie, à appliquer à tous ses confrères la même théorie homéopathique. Cette démonstration que le poète dit « philosophique » n’est sans doute pas sans rapport avec le dernier programme proudhonien qui préconise le mutualisme dans une classe ouvrière devenue enfin consciente de ses propres intérêts de classe. Or, le manuscrit d’« Assommons les pauvres ! » s’achève sur l’apostrophe « Qu’en dis-tu, citoyen Proudhon ? ».

D’autres lectures récentes d’« Assommons les pauvres ! » tentent d’y démontrer une influence proudhonienne toute négative. Selon Oskar Sahlberg, ce texte marque la résolution du traumatisme subi par Baudelaire en juin 1848 et aboutit à un appel à la révolution. Quant à Dolf Oehler, tout en prétendant que les positions politiques de Baudelaire ne se sont guère modifiées entre 1846 et 1865, il abonde dans le sens de Sahlberg en ce qui concerne l’interprétation d’« Assommons les pauvres ! ». Ainsi, le texte repousserait le mutualisme de Proudhon pour affirmer, selon une analyse proche de celle de Marx, la nécessité de la violence populaire dans le conflit des classes.

van Slyke Gretchen. Dans l’intertexte de Baudelaire et de Proudhon : pourquoi faut-il assommer les pauvres ?. In : Romantisme, 1984, n°45. Paradoxes. pp. 57-77.

Notes

[1Karl Marx (1818-18883) : théoricien de la révolution et du communisme

[2Flora Tristan (183-1844) : militante socialiste et féministe française

[3Jules Michelet (1798-1874) : historien français

[4Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), polémiste, journaliste, économiste, philosophe, sociologue français, précurseur de l’anarchisme ;

[5George Sand (184-1876) : romancière française

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