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Publié : 14 avril 2016
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Phèdre : La nourrice fait entendre la voix de la raison

Au début de la pièce, la nourrice s’oppose farouchement à la passion de Phèdre pour Hippolyte. La passion : voilà bien une idée de riche ! Commentaire des vers 195 à 214.

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Texte et traduction
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Juxtalinéaire

« Sénèque place dans la bouche de Phèdre le topos mythologique de la puissance implacable du jeune Cupidon, vainqueur de quatre dieux : Jupiter, Mars, Vulcain et Apollon. Ce développement vaut argument pour la reine : comment pourrait-elle résister si de tels dieux ont rendu les armes ? […] L’explication rationaliste de la nourrice ruine la justification fondée sur le pouvoir de Cupidon, en neuf vers d’une grande fermeté, s’ouvrant sur une sentence bien frappée : Deum esse amorem turpis et vitio furens finxit libido... » [1]. Le passage étudié prolonge cette idée en pointant ce qui, selon la nourrice, est la cause de la perversion de Phèdre : l’oisiveté. La passion ? Une affaire de riches...

Une explication rationaliste

Le fragment met d’emblée en relief le point central du débat : Deum esse amorem. Faut-il voir en l’amour un dieu , et qui plus est un dieu tout-puissant ? La nourrice met à mal cette idée à la fois par le raisonnement et par l’ironie.

Le raisonnement

Le vrai coupable, c’est la passion amoureuse (libido). Précisons que la passion est pour les stoïciens une maladie de l’âme qui doit être combattue : il n’existe pas de « bonne » passion ! Le terme a une acception très vaste et désigne toute une gamme de sentiments violents : souffrance, peur, jalousie, colère, pitié, honte... Dans le discours de la nourrice, la manifestation de cette libido est la furor [2], notion qu’on retrouve au v. 195 dans furens, puis au vers 197 dans furori. Ces deux mots sont mis en relief à la fois par leur place en fin de vers ou à la coupe, et par les jeux de sonorités avec finxit, foret et falsi. L’expression demens animus, au v. 202, reprend cette thématique de l’aliénation.

L’abolition du discernement est soulignée par l’emploi à deux reprises du verbe fingere, aux v. 196 et 203 : l’esprit égaré se forge une fausse idée de la réalité – qu’il se porte sur la volonté d’un dieu (Veneris numen) ou sur ses attributs ( arcus dei). Au v. 202, l’adjectif substantivé vana [3] associé au démonstratif dépréciatif ista, dénonce ce que nous appellerions aujourd’hui les fantasmes de Phèdre.

Derrière l’artifice d’un dieu irrésistible, la nourrice devine le désir. Passion condamnable, comme en témoigne le recours aux termes péjoratifs turpis et vitio. Mais il n’est pas de dieu de l’amour qui tende aux humains ses pièges : ce sont là des des croyances vaines (vana) en un faux dieu (numinis [4] falsi). C’est que le mal ne vient pas du dehors, mais du dedans. Le coupable est désigné au vers 202 : c’est l’esprit dérangé (demens animus) de Phèdre qui joue cette comédie hypocrite de la vengeance de Vénus...

L’ironie

Au vers 198, l’emploi de scilicet ( ’bien sûr’) est ironique. Il traduit le mépris de la nourrice – et, partant, de Sénèque, pour les fables mythologiques. L’ensemble des vers 198 à 201 tend à mettre en évidence la disproportion entre l’innocuité de Cupidon et les prétendus effets dévastateurs de son action. C’est un être qui erre sans but (vagum), et la répétition de la préposition per devant caelum puis devant terras traduit assez sa course stérile. Sa main est faible (tenera), il est le plus petit des dieux (minimus e superis) : comment le concevoir avec un arc et des traits ? Le vers 201 synthétise ces critiques : regnumque tantum minimus e superis habet ? On remarquera combien les termes tantum et minimus se répondent et s’opposent ! Le but n’est pas, comme chez Anacréon, de rendre le pouvoir de l’Amour d’autant plus redoutable que le dieu semble plus fragile [5] ; il est de nier ce pouvoir.

La passion ? Une affaire de riches...

A partir du vers 204, la nourrice stigmatique ce qui, à son sens, est la cause principale de la passion amoureuse : l’excès de bien-être. Les ablatifs secundis rebus et luxu indiquent bien les circonstances dans lesquelles l’esprit peut se pervertir. L’idée que le luxe et la richesse amollissent est un lieu commun assez répandu chez les philosophes et les poètes romains. A cette décadence des temps modernes, ils opposent volontiers la frugalité des âges passés. Ainsi du poète élégiaque Tibulle se lamentant sur la cruauté des temps :

Divitis hoc vitium est auri, nec bella fuerunt,

Faginus adstabat cum scyphus ante dapes. [6]

(Élégies, I, 10)

Avec la richesse vient la satiété. Avec la satiété l’ennui. Avec l’ennui, la recherche de sensations de plus en plus fortes : l’être blasé semper insolita appetit.(v. 205), cherche toujours du nouveau : non placent suetae dapes, / non tecta sani moris aut ullus cibus ! (v. 207 et 208). On voit comme le rythme ternaire soutenu par le jeu des négations souligne fortement l’effet de satiété.

A travers ces propos, c’est encore le philosophe et le moraliste qui s’expriment, le stoïcien attaché à la frugalité la plus humble : Les présents de la fortune (...) sont des pièges. Qui veut vivre à l’abri de ses coups devra fuir au plus loin la glu perfide de ses faveurs. Car ici, trop malheureuses dupes, nous croyons prendre, et nous sommes pris. [7]

Et c’est bien de sa grande fortune (magnae fortunae) que souffrent Phèdre et les autres riches, ainsi que d’une aisance qui lui permet une vie douce en des lieux raffinés (delicatas domos) . La nourrice, qui refusait toute divinité à l’amour, anime curieusement la libido, qualifiée de « sinistre compagne » (dira comes), un mal capable de « choisir » (eligens) ses victimes.

Le fragment s’achève sur deux questions rhétoriques dont le but est de réveiller la conscience anesthésiée de Phèdre. Elle sont introduites l’une et l’autre par la conjonction cur et travaillées par de puissantes oppositions (v. 209 à 214) : opposition de lieux, quand Penates tenues et parvis tectis se confrontent à delicatas domos ; opposition de statut, quand medium vulgus et modica se dressent face à divites, opposition de mentalités, quand la sancta Venus, les sentiments sains (sanos affectus) des humbles sont confrontés aux désirs effrénés des protégés du pouvoir (regno fulti).

Dans cette charge contre la richesse et le pouvoir, on peut lire tout le ressentiment de la vielle nourrice contre des nantis toujours insatisfaits ; on peut y lire aussi, de la part d’un auteur qui a côtoyé le sommet de l’État et la société la pus raffinée, une charge à peine voilée contre une société superficielle et blasée.

Conclusion

« On peut donc choisir de faire une lecture stoïcienne de la tragédie et voir dans cette scène entre l’héroïne et la nourrice le spectacle d’une ’direction de conscience’, qui au demeurant échoue puisque Phèdre, conformément à ce qu’exige le mythe, persistera dans sa passion, avec les conséquences effroyables que l’on sait. (...) On peut nous objecter qu’il est surprenant que le rôle du philosophe ait été dévolu à la nourrice. Passons sur l’anachronisme consistant à mettre dans la bouche d’un personnage de l’époque légendaire une doctrine hellénistique : il y en a d’autres dans la tragédie, et surtout, le temps tragique et légendaire n’a pas à se soucier de chronologie. Plus gênant, le fait qu’une vieille femme, esclave de surcroit, serve de porte-parole au Portique : mais on peut compter cela au nombre des conventions scéniques et admettre que l’âge, ici, supplée à l’instruction philosophique. Et surtout. peu importe que la nourrice soit elle-même Stoïcienne ou non, c’est le spectateur, ou le lecteur, qui identifie dans ce qu’elle dit un discours de facture stoïcienne. » [8]

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Notes

[1In Pallas, revue d’études antiques, mythes et savoirs dans les textes grecs et latins,

©Presses universitaires du Mirail, 2008

[2« Furor est une notion juridique ; il désigne l’état de tout homme qui ne se conduit plus d’une façon humaine. Cet homme que les romains appellent furiosus est juridiquement irresponsable parce que son comportement est devenu incompréhensible pour ses semblables » (Florence Dupont)

[3Vana : mot à mot « choses vides »

[4Numen signifie à proprement parler ’volonté d’un dieu’.

[5« Au milieu de la nuit, aux heures où l’Ourse tourne près de la main du Bouvier, où tous les mortels dorment appesantis par le sommeil, l’Amour arrive, et, frappant à ma porte, ébranle le verrou : ’Qui frappe ainsi ? m’écriai-je. Qui vient rompre mes songes pleins de charmes ? - Ouvre, me répond l’Amour, ne crains rien, je suis petit ; je suis mouillé par l’orage, la lune a disparu et je me suis égaré dans la nuit.’ Entendant ces mots, j’en eus pitié ; j’allume ma lampe, j’ouvre et je vois un jeune enfant portant des ailes, un arc et un carquois ; je l’approche de mon foyer, je réchauffe ses petits doigts dans ma main, de l’autre j’essuie ses cheveux inondés de la pluie. Dès qu’il est ranimé : ’Allons, dit-il, essayons mon arc ; voyons si l’humidité ne l’aurait point gâté.’ Il le tend et me perce le cœur comme le ferait une abeille, puis il saute en riant avec malice : ’Mon hôte, dit-il, réjouis-toi, mon arc se porte bien, mais ton cœur est malade.’ » ANACRÉON DE TÉOS ( 560- 478)

[6Traduction : « La faute en est à l’or qui enrichit. Il n’y avait pas de guerres lorsqu’une coupe en hêtre se tenait devant les plats »

[7Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 8

[8POUR UNE LECTURE PLURIELLE DES TRAGÉDIES DE SÉNÈQUE : L’EXEMPLE DE ’PHÈDRE’, V. 130-135, Mireille ARMISEN-MARCHETTI, Pallas No. 38, Dramaturgie et Actualité du Théâtre Antique : Actes du Colloque International de Toulouse - 17-19 Octobre 1991 (1992)