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Publié : 21 décembre 2016
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Le monde est dieu

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Texte et traduction
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Traduction juxtalinéaire

Selon le philosophe Luc Ferry, la pensée stoïcienne « repose tout entière sur l’idée que le monde qui nous entoure (…) est semblable – ou pour le moins analogue – à un gigantesque organisme vivant… Dans le jargon philosophique, on appelle cette vision du monde un ʺ hylozoïsme ʺ (en grec hylè, c’est la matière, et zôon, c’est l’animal – comme dans le mot zoo )… Il s’agit d’une forme d’animisme, puisque l’ordre cosmique, l’univers matériel, comparé par les stoïciens à un être vivant, est doté d’une âme. Il est ʺaniméʺ, merveilleusement bien fait, harmonieux, juste, beau, et, c’est très important, bon. » [1] Cicéron l’affirme : Sapiens est [mundus] et propterea deus : « Le monde est sage. Par conséquent, il est dieu. »

Bien que Cicéron ne soit pas un pur stoïcien et qu’il ait une tendance marquée au syncrétisme [2], les considérations qu’il émet ici correspondent assez bien à ce qu’est la nature de l’univers selon les philosophes du portique. N’évoque-t-il pas à deux reprises Chrysippe [3], l’un des maîtres reconnus de la pensée stoïcienne ?

Des caractéristiques mentionnées par Luc ferry, nous en retiendrons deux : celle de l’harmonie générale et de la perfection morale.

L’harmonie

Un monde autosuffisant

« Les stoïciens disent que dans le monde il n’y a aucun vide, mais qu’en dehors du monde il y a un vide infini. » [4] Cicéron y revient à deux reprises, en ayant chaque fois recours à des formules quasi identiques, enchâssées l’une et l’autre dans des relations de cause grâce à « enim » et « quoniam ». Par un jeu de litotes très appuyées, elles martèlent des informations volontairement redondantes : neque est quicquam aliud praeter mundum cui nihil absit » et « omnia complexus est [mundus] neque est quicquam quod non insit in eo. Contrairement aux conceptions démocritéennes et à la thèse atomistique défendue par Lucrèce, Cicéron n’imagine pas que le vide et la matière puissent coexister au sein de l’univers. Le monde est, face au néant, une bulle de matière en totale autarcie.

Notons également que cette indépendance du monde s’exprime aussi au regard des éléments qui le composent : si tout concourt à faire le monde, le monde ne concourt à rien, il est une fin en soi : sic cetera omnia, praeter mundum, aliorum causā [sunt] generata (« ainsi toutes les autres choses, le monde excepté, sont faites l’une pour l’autre ).

Puisque rien ne lui échappe et qu’il ne dépend de rien, ce monde est donc parfait. Rien d’étonnant, donc à ce que l’adjectif perfectus revienne six fois dans le texte, dont une sous forme de comparatif (perfectius). Cette perfection n’est pas purement physique ni esthétique : elle est aussi morale. Nous y reviendrons.

La sympathie universelle

L’interdépendance des êtres et des choses au sein du cosmos est un des piliers de la pensée stoïcienne. Pour reprendre les propos de l’empereur philosophe Marc-Aurèle : « toutes choses sont liées entre elles, et d’un nœud sacré ; et il n’y a presque rien qui n’ait ses relations. Tous les êtres sont coordonnés ensemble, tous concourent à l’harmonie du même monde. » [5] C’est ce qu’il faut entendre par « sympathie universelle ».

La notion sera soumise à un bel avenir sous la forme de ce providentialisme dont Voltaire s’est si bien moqué : « tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. » [6] Affirmer comme Cicéron que le « le cheval est fait pour voiturer » le « le bœuf pour labourer » ou « le chien pour la chasse » semble de nos jours tout aussi outrancier.

Le raisonnement de Cicéron repose sur une série d’analogies (ou similitudines, comme il le dit lui-même) qui nous semblent aujourd’hui dénuées de valeur argumentative, mais qui reposent sur la croyance en un ordre du monde, un cosmos. On est aux antipodes du monde des épicuriens, qui n’est que le fruit du hasard et rien d’autre. L’épicurien ne voit dans l’univers « aucun ordre (…), aucune logique, rien de divin. » [7] La logique de Cicéron est plus proche de celle de l’homme du XVIe siècle telle que l’évoque Michel Foucault [8] que de la nôtre.

Sous l’autorité de Chrysippe, Cicéron évoque pour commencer la complémentarité entre l’étui (involucrum) et le bouclier (clipeus) puis entre le fourreau (vagina) et l’épée (gladium). Pourquoi partir de ces éléments technologiques ? sans doute parce qu’ils sont l’expression du triomphe de ce que Cicéron juge le meilleur dans le monde : l’esprit (mens) et la raison (ratio), apanages de l’homme. Ce dernier a pour mission de poursuivre à son échelle les associations que la nature a initiées, comme l’indique l’enchaînement des comparaisons (ut… sic… ut…), graduées selon une échelle de valeurs – des plantes aux animaux, des animaux à l’homme – que nous examinerons dans la partie suivante.

La perfection

Hiérarchisation des êtres

Plus généralement, le système stoïcien, du moins tel que le représente Cicéron, fonctionne selon une série d’enchâssements fondés comme on l’a vu sur la hiérarchie des espèces, mais aussi sur l’évolution de l’individu, de l’enfance à l’âge adulte. D’où tout ce discours comparatif qui évoque la supériorité du cheval sur le poulain, du chien sur le chiot, de l’homme sur l’enfant.

En ce qui concerne les créatures terrestres, on voit se profiler un système très anthropocentrique, l’homme étant supérieur à l’animal et à la plante d’une part, et à l’enfant d’autre part. Néanmoins, plus on se rapproche des confins du monde, plus ce monde se raffine. C’est ce dont témoignent les deux superlatifs mobilissima et purissima qui qualifient dans le texte aetheris parte. Cela découle de l’idée que les stoïciens se font de dieu. Ce n’est pas, comme on le conçoit de nos jours, le créateur de toute chose, mais un principe qui anime l’univers et qui se glisse en toute chose. C’est en ce sens que Cicéron peut dire de l’homme qu’il est « un fragment de la perfection » (quaedam particula perfecti). « Dieu est un souffle igné doué d’intelligence, sans forme, se transformant en ce qu’il veut et se rendant semblable à tout. » [9] Par conséquent, tout ce qui participe de cette nature ignée, et plus particulièrement les astres dont Cicéron vante « la chaleur », « l’éclat » et la « pureté », se rapproche du divin et partage avec lui les qualités que développe cette clausule à l’allure de séduisante gradation : ea et animantia et sentire et intellegere. Oui, les astres vivent. Oui, les astres pensent…

Hiérarchisation des valeurs

Rien d’étonnant, chez un penseur antique, à voir marier la physique et la morale : c’est que la priorité, chez les philosophes – et particulièrement chez les stoïciens – est de définir la conduite à tenir dans le monde. Pour cela, il faut suivre la nature, guide infaillible à imiter : ipse autem homo ortus est ad mundum contemplandum et imitandum. Regardons de plus près les gérondifs ad contamplandum et ad imitandum. Le premier évoque non pas une contemplation passive, mais le recul suffisant pour comprendre ce qu’est la nature et ce qu’est le monde ; le second indique à l’homme sa mission : imiter la nature pour se conformer à ce qu’elle veut et atteindre sa perfection. Car le stoïcien croit au destin et à la nécessité de l’accompagner : voilà ce qu’il entend par liberté.

Quel est donc le souverain bien ? Cicéron convoque les meilleures ressources de la rhétorique et se livre notamment à deux syllogismes.

Voici le premier :

Majeure : Le monde contient ce qu’il y a de meilleur
Mineure : Or, ce qu’il y a de meilleur, c’est la raison
Conclusion : Donc le monde est raisonnable

Voici le second :

Majeure : Le monde est parfait
Mineure : Or, ce qu’il y a de plus parfait, c’est la vertu
Conclusion : Donc le monde est vertueux

Cela pose problème : ou bien il y a contradiction et Cicéron abuse du syllogisme en privilégiant dans un premier temps la raison et dans un second temps la vertu, ou bien il assimile l’une à l’autre, ce qui serait sans doute l’option la plus probable, la raison conduisant à pratiquer la vertu. Celle-ci est donc supérieure à celle-là.

Quoiqu’il en soit, la vertu elle-même (virtus [10]) se raffine en fonction des êtres et des âges. Le modèle absolu de perfection, c’est bien sûr le monde, dont la sagesse est à la fois éternelle (il est sapiens a principio) et totale (perfectus undique est), ce monde qu’il convient – nous l’avons vu – d’imiter. Cicéron est sensible à l’argument selon lequel l’homme serait trop imparfait pour s’identifier à la sagesse du monde. Néanmoins, cet argument est contré par la complémentarité des êtres et des choses : en qualité de « fragment de la perfection », l’homme a sa place dans l’univers. Si la brique n’est pas la maison, elle est une part de l’édifice ! On voit déjà combien cette idée va influencer la manière dont, par exemple, les stoïciens vont considérer leurs esclaves. Si, en effet, mon esclave a en lui une parcelle de dieu, ne dois-je pas le traiter avec des égards ? On voit déjà, également, se dessiner le lien qui rapprochera stoïcisme et religion chrétienne.

Conclusion

Cicéron adopte donc un point de vue résolument stoïcien, en faisant du monde un univers clos, hiérarchisé, harmonieux, où l’homme doit tendre vers ce souverain bien qu’est la conformité avec l’univers.

En effet, « il y a un même principe agissant chez l’homme et dans l’organisation de l’univers, il y a donc nécessairement une adéquation entre leurs actions. Partant de là les événements qu’un homme traverse au cours de sa vie sont ceux organisés par le logos [11]. Cet homme ne peut donc que vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent. Rien de ce qui peut arriver au sage ne saurait être pour lui un mal puisque quelle que soit la tournure que prennent les événements, il les veut ainsi car ils arrivent ainsi conformément à l’ordre des choses. » [12]

Documents joints

Notes

[1Luc Ferry, Épicuriens et stoïciens, la quête d’une vie réussie, collection sagesse d’hier et d’aujourd’hui, ©Flammarion 2012, pages 13-14

[2Syncrétisme : « Combinaison plus ou moins harmonieuse d’éléments hétérogènes issus de différentes doctrines philosophiques ou visions du monde » CNRTL

[3Chrysippe (-280/-206) est, avec Zénon de Cition, l’un des fondateurs les plus éminents du stoïcisme.

[4Plutarque, des Opinions des philosophes, I, 18

[5Marc-Aurèle, Τὰ εἰς ἑαυτόν, Pensées pour moi-même, VII, 9

[6Voltaire, Candide, Chap. 1

[7Luc Ferry, op. cit. p.52

[8Voir Michel Foucault, Les Mots et les choses

[9Posidonius (Stobée, Eclogæ physicæ et ethicæ, I, 58)

[10La vertu se définit (…) comme effort d’accorder le plan de l’intériorité et celui de l’extériorité, effort d’harmoniser le désir et le réel. « Vivre en accord avec la nature » tel est le grand précepte stoïcien. www.philolog.fr

[11« Zénon appelle logos l’ordonnateur de choses de la nature et l’auteur de l’univers, et il le déclare destin, nécessité des choses et des dieux, esprit de Jupiter » (Lactance, de vera sapientia)

[12Lionel Ben Ahmed, Le problème du “mal” dans la philosophie stoïcienne

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