Visites

Publié : 27 décembre 2016
Format PDF Enregistrer au format PDF

Les dieux sont étrangers au monde

PDF - 41.6 ko
Traduction juxtalinéaire

On connaît l’avis de Lucrèce sur l’origine du monde. L’univers n’est pas une création des dieux, bien trop lointains, bien trop indifférents, mais le fruit du hasard, selon la course aléatoire des atomes, le clinamen [1]. On perçoit dans le texte qui suit une critique des partisans de l’interaction du monde des dieux et de celui des hommes.

Point n°1

Le passage débute par une longue période oratoire qui couvre les vers un à neuf en entier, ainsi que le premier mot du dixième, lequel constitue un enjambement. Dans sa forme la plus simple, la période oratoire consiste en une montée de la voix, nommée protase, laquelle culmine dans une acmé, pour redescendre ensuite dans ce qu’on appelle l’apodose. S’agissant d’une période assez complexe, on rajoutera deux étapes : l’antapodose et la clausule.

La protase, qui court sur quatre vers, repose sur l’infinitif initial dicere. Elle développe l’idée d’un monde voulu et créé par les dieux, comme en témoignent les verbes successifs voluisse et parare, ainsi que l’expression opus divom (où divom est le génitif archaïque de divorum) : le monde serait l’œuvre consciente de démiurges. Deux caractéristiques de l’univers sont mises en avant. L’éclat tout d’abord, la nature de l’univers étant qualifiée de praeclaram (extrêmement lumineuse). Rien d’étonnant à cela puisque, selon le point de vue des stoïciens que Lucrèce feint de suivre ici, la nature est un « feu artiste », et c’est le feu lui-même qui constitue le monde. L’éternité ensuite, avec le couple de synonymes aeternum et immortale. L’ironie de Lucrèce transparaît dans le rapprochement tautologique des termes adlaudabile et laudare ainsi que des adjectifs aeternum et immortale. Le groupe hominum causā, quant à lui, met en avant un anthropocentrisme que l’auteur ne remet pas en question pour l’instant mais qu’il réfutera plus tard.

L’antapodose qui se développe sur les quatre vers suivants jette sur toute attitude un peu sceptique quelque chose qui ressemble à un anathème religieux. Les arguments ne sont pour leur part que des reprises : le datif gentibus humanis renvoie à l’anthropocentrisme évoqué tout à l’heure, tandis que l’ablatif ratione nous rappelle la volonté créatrice des dieux. Il y a quelque chose de plus nouveau et de plus inquiétant, toutefois : c’est l’expression fas est, laquelle signifie « il est permis par les dieux ». Devant cette exxpression, la négation nec amène l’idée de sacrilège, relayée au moyen d’une périphrase évoquant de manière imagée l’idée d’un temple (quod sit fundatum) que ces mécréants d’épicuriens chercheraient à ébranler (sollicitare) sur ses bases (ex suis sedibus), jusqu’à renverser tout l’édifice (ab imo evertere summa) ! une démarche aussi révolutionnaire ne peut être que le fait de gens adonnés à la violence (vi) et prêts à faire du mal (vexare). La paréchèse [2] de vi, verbis vexare et evertere achève de lier entre eux d’une manière sonore les éléments de cette condamnation. Le mot summa constitue visiblement l’acmé de ce premier mouvement.

L’apodose est bien plus brève ! C’est que la chute est brutale… Les verbes adfingere et addere, s’ils constituent la reprise du dicere initial, n’ont pas sa neutralité. Le premier verbe évoque en effet la fausseté ou l’affabulation, tandis que le second dénonce la propension de certains à toujours en rajouter. Le neutre cetera fait en outre un sort rapide et méprisant à toutes les théories similaires. Enfin, l’interpellation du dédicataire, Memmius, indique assez l’importance de ce passage aux yeux de Lucrèce.

La clausule est minimaliste. Elle est la contraction de la formule desipere est. Par sa taille minime qui tranche sur l’importance de son contenu, elle joue sur un puissant effet de surprise : la folie n’est pas où on la croyait, elle est dans le camp des partisans d’un ordre supposé du monde, d’un cosmos prétendument pensé par les dieux.

Point n°2

Suivent deux questions rhétoriques qui mettent en cause affirmations des partisans de la création du monde. Elles semblent presque lapidaires après le vaste mouvement qui précède. Elles en sont pourtant le prolongement, comme en témoignent la conjonction enim ainsi que la manière dont ces deux phrases s’enchaînent grâce à la conjonction -ve.

La première question porte sur ce que nous pouvons offrir aux dieux et ce qu’ils peuvent attendre de nous dans le cadre d’une relation fondée sur l’échange : notre reconnaissance (gratia nostra) contre un profit (emolumenti dans le texte) ou un bienfait quelconque (nostrā quicquam causā). D’emblée, les dieux sont qualifiés d’immortalibus et de beatis. Lucrèce s’attardera dans la question suivante sur cette béatitude et sur ses conséquences. Voilà déjà deux cadeaux – l’immortalité et le bonheur – que nous ne saurions leur apporter, nous qui sommes, hélas, de malheureux mortels ! L’utilisation du subjonctif (queat, « pourrait ») dit assez tout le scepticisme de Lucrèce quant à notre solvabilité vis-à-vis des dieux.

Lucrèce commente sa position dans une phrase interrogative complexe dont l’ossature est constituée par deux relatives dont le sens s’oppose au sein du même vers : cui veteres [res] obsunt et cui nihil accidit aegri… Ces deux relatives induisent deux attitudes différentes vis-à-vis de la nouveauté : la joie, que l’on retrouve dans le verbe gaudere ; l’indifférence, perceptible dans la question – elle aussi rhétorique – qui clôt la phrase.


Second versant du raisonnement, le point de vue humain. Au quid emolumenti qui évoquait l’intérêt supposé des dieux quant à notre existence, répond symétriquement quid mali, référence aux maux supposés des hommes privés d’existence. Lucrèce se lance ensuite dans un raisonnement par l’absurde en évoquant l’idée d’une vie malheureuse avant la vie… L’ironie du philosophe se voit dans le recours à l’adverbe interrogatif an associé au verbe credo. Lucrèce contrefait une certaine grandiloquence. Il s’amuse à opposer l’ombre, en utilisant le mot tenebris, à la lumière, en recourant au verbe diluxit ; il utilise une périphrase ronflante pour désigner la Création : rerum genitalis origo.

Conclusion

On voit donc dans ce passage Lucrèce réfuter à la fois l’idée d’un monde volontairement créé, la croyance que les dieux puissent s’intéresser à nous, et l’affirmation que la vie est un bien dont nous devons leur être reconnaissants. Le ton est celui de l’ironie. Celle-ci s’appuie sur une fausse grandiloquence oratoire qui se discrédite elle-même : dans la période initiale, c’est une clausule brutale qui détruit tout l’édifice ; dans les questions rhétoriques qui suivent, c’est le raisonnement des « créationnistes » qui tombe, poussé jusqu’à ses limites absurdes.

Documents joints

Notes

[1Clinamen : « Les atomes descendent bien en ligne droite dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s’écarter un peu de la verticale, si peu qu’à peine peut-on parler de déclinaison » Lucrèce, De Rerum Natura, II.

[2Paréchèse : figure de style qui consiste en un rapprochement excessif de syllabes identiques dans des mots successifs.

Dans cette rubrique