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Publié : 28 mars
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Le médecin est un philosophe

Galien (131- 201) est, avec Hippocrate, l’un des plus célèbres médecins de l’antiquité. Dans le texte que nous allons analyser, il indique quelles liens profonds la médecine tisse avec la philosophie.

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Texte et traduction
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Traduction juxtalinéaire

De quoi est-il question dans ce texte ? De médecine bien entendu : le mot « médecin » (ἰατρός) apparaît à quatre reprises, le mot « remède » (ἴαμα) deux fois, le mot « maladie » (νόσημα) deux fois. Le lecteur moderne ne sera pas surpris que l’auteur évoque six fois, sous forme de substantif ou de verbe, « l’exercice » (ἄσκησις) de cet art. Il sera davantage étonné, en revanche, qu’un texte dédié à la pratique médicale insiste à ce point sur l’importance de la « philosophie » (φιλοσοφία), terme utilisé à quatre reprises, et qu’il mentionne plus particulièrement « la logique » (τὸ λογικὸν), auquel il fait trois fois référence, et « l’éthique » (τὸ ἠθικόν), puisqu’à trois reprise Galien vante « la modération » (σωφροσύνη) du vrai médecin. C’est que, pour Galien, « le meilleur médecin est aussi un philosophe » (ὅστις ἂν ἄριστος ἰατρὸς ᾖ, πάντως οὗτός ἐστι καὶ φιλόσοφος). Le début du texte l’affirme, la fin le confirme : « la philosophie est nécessaire » (ἀναγκαία ἐστιν ἡ φιλοσοφία).

Comment caractériser la philosophie antique ? « On distingue traditionnellement trois parties dans la philosophie : la physique, l’éthique et la logique (ou dialectique). […] La physique englobait les phénomènes naturels, la cosmologie, la métaphysique et les sciences ; l’éthique concernait le mode de vie des hommes, la morale et la politique ; la dialectique regroupait la logique, les méthodes discursives et les raisonnements qui sous-tendent les deux autres parties. Mais ces trois parties ne sont pas vécues séparément. L’enseignement des écoles hellénistiques (stoïcienne et épicurienne notamment) consistait à fondre les trois parties de la philosophie en une seule expérience vécue : prendre conscience que l’on fait partie d’un tout (physique), agir d’une manière droite et juste (éthique) et avoir un regard critique sur le réel (logique). [1] » C’est une maîtrise harmonieuse de ces trois domaines, à savoir τό τε λογικὸν καὶ τὸ φυσικὸν καὶ τὸ ἠθικόν, que doit atteindre le bon médecin.

Galien ne néglige certes pas les liens de la médecine et de la physique. Il affirme d’emblée que le médecin est « compagnon de la vérité » (ἀληθείας ἑταῖρος). La particule γε, chargée de renforcer le propos, souligne cette évidence. Plus loin, dans une phrase très structurée qui semble mimer la complexité de la tâche, il met en avant l’importance du savoir (τοῦ γνῶναι) médical, qui se subdivise en deux champs d’application, délimités par le balancement πόσα… / πῶς... Galien évoque d’une part le recensement des maladies (πόσα τὰ πάντα νοσήματα ὑπάρχει), lui-même soigneusement subdivisé en genres et en espèces (κατ´ εἴδη τε καὶ γένη), et d’autre part le traitement de ces maladies (ἔνδειξίν ἰαμάτων). Plus loin encore, l’auteur insiste sur l’importance de cette connaissance théorique sans crainte de se répéter, évoquant « la nature du corps, les différences des maladies, et les indications thérapeutiques » (φύσιν σώματος, καὶ νοσημάτων διαφορὰς, καὶ ἰαμάτων ἐνδείξεις).

Néanmoins, on voit que cette science, si importante soit-elle, est à chaque fois subordonnée à l’exercice de la logique. Ainsi le passage qui évoque l’importance du savoir médical est-il amorcé et chapeauté par le thème de « la méthode logique » (τὴν λογικὴν μέθοδον). Cette prééminence de la logique est énoncée d’une manière forte, comme témoigne l’amorce de la phrase, « Et précisément » (Καὶ μὲν δὴ καὶ), ainsi que l’évocation d’une « nécessité » (ἀνάγκη). On retrouve ce même thème un peu plus bas sous la variante « théorie logique » (λογικῇ θεωρίᾳ), associée à un verbe qui marque à nouveau la nécessité, προσήκει, « il faut ». Dans l’un et l’autre passage, les verbes utilisés, ἀσκεῖν puis γεγυμνάσθαι, évoquent l’idée d’une ascèse, d’un exercice.

Mais ce travail ne serait rien sans son fondement éthique (τὸ ἠθικόν). Pour un philosophe grec, en effet, tout discours scientifique n’est rien si l’on néglige de le soumettre à des fins morales. Or, nous l’avons dit, ce texte médical fait quatre fois référence de manière explicite à la philosophie.

Alternant pédagogie et affirmations dogmatiques (confer les références multiples à ce que doit faire le médecin), Galien questionne son lecteur : « Que manque-t-il donc encore, pour être philosophe, au médecin ? » (Τί δὴ οὖν ἔτι λείπεται πρὸς τὸ μὴ οὐκ εἶναι φιλόσοφον τὸν ἰατρόν ;). Oui : que vise essentiellement le médecin ? Trois fois, Galien évoque la σωφροσύνη, notion chérie des Grecs puisqu’elle s’oppose à l’ὕβρις, à l’excès, et qu’on peut traduire par « mesure », « réflexion », « prudence, « sagesse », ou « pondération ». La réponse ne jaillit pas immédiatement, mais prend corps dans le balancement qui suit la question, fondé sur la succession de ἵνα μὲν… et de ἵνα δὲ… C’est le deuxième membre de ce balancement qui nous intéresse ici : « [il doit] mépriser l’argent et rechercher la modération » ([προσήκει] χρημάτων τε καταφρονεῖν καὶ σωφροσύνην ἀσκεῖν). Une attitude faite, donc, de renoncement et de retenue. Mais pourquoi cette référence à l’argent ? Galien est un disciple d’Hippocrate, auquel il fait d’ailleurs explicitement référence dans une périphrase évoquant « l’art d’Hippocrate » (Ἱπποκράτους τὴν τέχνην). Or, le célèbre médecin évoque dans son serment la méfiance dans laquelle il tient les pratiques liées à l’argent – en insistant sur la gratuité de la transmission du savoir. Dans le domaine de l’éthique, le texte de Galien prolonge donc celui d’Hippocrate. Ce thème de la pureté morale du praticien est si important que Galien ne craint pas de se répéter, évoquant une nouvelle fois un médecin « méprisant les richesses » : (χρημάτων καταφρονῶν) « et recherchant la modération » (καὶ σωφροσύνην ἀσκῶν). Il reste à savoir ce que recouvre cette idée de modération. La clé nous est sans doute livrée par le passage suivant : « toutes les iniquités dont les hommes se rendent coupables sont engendrées par la passion de l’argent, qui les séduit, ou par la volupté, qui les captive » (πάντα γάρ, ἃ τολμῶσιν ἀδίκως ἅνθρωποι, φιλοχρηματίας ἀναπειθούσης ἢ γοητευούσης ἡδονῆς πράττουσιν). Cette assertion instaure un parallélisme fort entre « la passion de l’argent » (φιλοχρηματία) et « la volupté » (ἡδονῆς). Ce dernier terme a peut-être son explication dans le serment d’Hippocrate, beaucoup plus clair sur cette question : « Dans quelque maison que je rentre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout des relations sexuelles… » Galien, comme son illustre prédécesseur, condamne les dérives des médecins qui substituent leur propre intérêt à celui du malade. Le désintéressement, en revanche, est le garant d’un travail mené « avec acharnement » (φιλοπόνως).

Concernant l’excellence de la vertu, le propos se montre, dans le paragraphe trois, assez dogmatique : litote initiale (Οὐ γὰρ δὴ δέος γε), cascade de liens logiques (γὰρ, Οὕτω, γὰρ à nouveau, ὥσπερ, εἴ), succession de particules qui renforcent le propos (Καὶ μὴν, [εἴ] γε), litotes (« il ne faut certes pas craindre que… » : Οὐ γὰρ δὴ δέος γε, μὴ … , « et il n’est pas possible […] de ne pas avoir… » : καὶ οὐχ οἷόν τε […] μὴ οὐχὶ καὶ ἔχειν…), tout cela contribue à donner de l’ampleur à la théorie de Galien . « Les vertus » (τὰς ἀρετὰς) sont, selon l’image qu’il emploie, « comme enchaînées par un lien » (ὥσπερ δεδεμένας ἐκ μιᾶς μηρίνθου). Comment cela se peut-il ? C’est que, selon le mot d’Aristote, « la vertu est unique et consiste dans la juste mesure ». Si dans le fond la vertu est unique, en posséder une revient à les posséder toutes. C’est cette totalité que revendique Galien en utilisant deux variantes de πᾶς, πάσα, πᾶν (tout, toute) σύμπασαι ἁπάσας pour qualifier lesdites vertus.

Par son assurance et sa raideur péremptoire, ce texte reflète assurément un peu de ce dogmatisme qu’on a pu reprocher à Galien. Cependant, le texte s’inscrit aussi dans le cadre d’une pensée philosophique commune au monde gréco-romain, où domine l’idée d’une perfection morale à atteindre pour mieux se conformer à la marche du monde. Dans un rapport très hiérarchique, l’éthique coiffe ici la logique, laquelle chapeaute la physique. On pourrait ainsi proposer le schéma suivant, qui rendrait compte de la philosophie de Galien :

La médecine d’aujourd’hui, même si elle s’est depuis longtemps affranchie de la philosophie, a conservé quelque chose des préoccupations morales de l’antiquité. L’oublierait-elle que les débats récurrents sur les droits du malade, sur l’acharnement thérapeutique, sur la fin de vie – pour ne citer que ces trois thèmes – lui rappelleraient que l’art de la médecine ne se réduit pas à une somme de connaissances ou à la maîtrise de gestes techniques.

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