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Publié : 1er mai 2017
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Ne me console pas de ma mort

Introduction

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Le texte d’Homère
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Traduction juxtalinéaire

Peu nombreux sont les héros qui ont eu le privilège, de leur vivant, d’accéder au royaume des morts : Hercule, Orphée, Thésée… Ulysse est de ceux-là. Arrivé au pays de Cimmériens, il entreprend de creuser une fosse pour consulter l’âme du devin Tirésias : « Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d’une coudée dans tous les sens, et j’y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d’abord, puis de vin doux, puis enfin d’eau, et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts… ». Il croise alors l’âme d’Achille, qu’il salue avec respecte et enthousiasme. Mais Ulysse et Achille ne se comprennent pas, car ils incarnent deux visions bien différentes de la mort

Ulysse

Ulysse est confirmé dans son statut de héros par Achille en personne. Celui-ci, en effet, le reconnaît d’emblée : « ἔγνω δὲ ψυχή με ποδώκεος Αἰακίδαο ». Le dialogue qui s’ensuit confirme à maintes reprises cette idée. L’apostrophe lancée par Achille replace ainsi le visiteur dans un contexte épique, au moyen d’une série d’épithètes homérique[1] : « διογενὲς Λαερτιάδη, πολυμήχαν᾽ Ὀδυσσεῦ ». Si διογενὲς, variation de δῖος (divin), qualifie tout héros épique ; si φαίδιμος, plus loin, est beaucoup plus fréquemment associé à Hector ; πολυμήχανος en revanche (ingénieux), désigne invariablement Ulysse. Par ailleurs, le héros est salué, comme il se doit, par une référence explicite à son père Laërte dans l’épithète Λαερτιάδη. Enfin, la référence à l’exploit, à la prouesse (μεῖζον ἔργον) constitue une marque supplémentaire du statut – et de la stature – d’Ulysse.

A son tour, Achille est reconnu par Ulysse pour son caractère héroïque. Par une sorte d’échange de bons procédés, celui-ci lui rappelle sa filiation : « ὦ Ἀχιλεῦ Πηλῆος υἱέ » (ô Achille fils de Pélée), lui rend à deux reprises hommage de sa bravoure : « μέγα φέρτατ᾽ Ἀχαιῶν » (de loin le plus brave des Achéens), « ἐτίομεν ἶσα θεοῖσιν » (nous te considérions à l’égal des dieux), le complimente enfin sur son bonheur supposé : « οὔ τις ἀνὴρ προπάροιθε μακάρτατος οὔτ᾽ ἄρ᾽ ὀπίσσω » (pas d’homme plus heureux par le passé, ni dans l’avenir).

 C’est que le fils de Laërte ne connaît rien de la mort : « μέγα κρατέεις νεκύεσσιν » (tu règnes avec grandeur sur les morts). Comparant la situation d’Achille à la sienne, préoccupé par ses propres malheurs (« κακά »), et sans doute désireux de consoler le défunt, il lui lance cette phrase à l’impératif qui en dit long sur son ignorance de la mort : « μή τι ἀκαχίζευ θανὼν Ἀχιλλεῦ. » (Ne t’afflige pas d’être mort, Achille !)

En héros bien vivant, Ulysse est résolument tourné vers l’avenir et le mouvement, alternant marches et démarches. C’est ainsi qu’il emploie à deux reprises l’indicatif aoriste du verbe ἔρχεσθαι (venir) : « ἦλθον », une fois l’optatif aoriste (oblique) du verbe ἴκεσθαι (arriver) : « ἱκοίμην », et une fois l’indicatif imparfait du verbe ἐπιβαίνειν (débarquer) : « ἐπέβην ». Voilà pour la marche. Quant aux démarches, elles concernent son futur : « ἦλθον Τειρεσίαο κατὰ χρέος » (je suis venu à la recherche de Tirésias). Elles sont marquées par une interrogative indirecte : « εἴ τινα βουλὴν εἴποι » ([pour savoir] s’il me dirait quelque conseil) suivie d’une proposition de but : « ὅπως Ἰθάκην ἐς παιπαλόεσσαν ἱκοίμην » (afin que j’arrive dans Ithaque escarpée). Ulysse est, toujours et encore, préoccupé par l’idée du retour, que ce soit dans l’île d’Ithaque ou bien en Achaïe[2] : « οὐ γάρ πω ἦλθον σχεδὸν Ἀχαιΐδος ». Il essaie même d’associer à cette quête son défunt compagnon en évoquant « ἁμῆς γῆς » (notre terre).

 

Pourtant, alors qu’Ulysse agit en héros épique porté vers l’avenir, Achille n’est plus qu’une ombre misérable tournée vers le passé.

Achille

Chez Hadès, l’âme d’Achille est une âme « gémissante » (ὀλοφυρομένη). Elle se lamente sur le sort des « morts privés de sentiment » (νεκροὶ ἀφραδέες), qui ne sont que des « fantômes » (εἴδωλα). La présence d’Ulysse en un tel lieu lui semble relever d’une bravoure exceptionnelle : « πῶς ἔτλης Ἄϊδόσδε κατελθέμεν ; » (Comment as-tu enduré de descendre chez Hadès ?). Une bravoure exceptionnelle mais inconsciente, comme en témoigne l’apostrophe qui lui échappe : « σχέτλιε » (malheureux !). Cette âme défunte n’est que trop bien renseignée des difficultés du parcours…

 Avec brusquerie, Achille coupe court aux compliments d’Ulysse : « μὴ δή μοι θάνατόν γε παραύδα » (Non, ne me console pas de ma mort). Les particules δή et γε, toujours difficiles à rendre en français, renforcent la valeur de la prière – ou plutôt de l’interdiction. L’ampleur de son tourment éclate plus loin. Le héros serait prêt à échanger tout ce qui avait fait sa grandeur naguère contre la promesse d’une vie, fût-elle la plus misérable ! « Βουλοίμην (...) θητευέμεν ἄλλῳ, » (Je préfèrerais servir un autre…). Rappelons que, dans la Grèce antique, les thètes sont les citoyens les plus pauvres, contraints le plus souvent de louer leurs services à autrui moyennant salaire. C’est donc la pire condition qui soit. « Un thète, non un esclave, telle est sur cette terre la créature la plus déshéritée qu’Achille puisse évoquer. Ce qu’il y avait de très dur pour le thète, c’était l’absence de tout lien, sa non-appartenance. La maison patriarcale, l’oikos, était le centre autour duquel la vie s’organisait… »[3] Dans une espèce de delectatio morosa[4], Achille multiplie les références à cette vie de rien qu’il voit maintenant comme un bonheur hors de portée : il s’imagine « ἐπάρουρος », attaché au sol, serf autrement dit. Il accepte un maître, même « ἀκλήρ[ος] » (indigent) : le terme κλῆρος désigne au départ un objet dont on se sert pour tirer au sort, puis une attribution par le sort, un héritage, un domaine : Achille soupire donc après une vie où l’on serait l’esclave d’un maître qui n’a rien ou – on appréciera la redondance et la litote – « ᾧ μὴ βίοτος πολὺς εἴη « (qui ne mènerait pas riche vie). Autour du pivot que constitue le lien de comparaison ἢ, ces références s’opposent de manière forte au verbe « ἀνάσσειν » (régner), encadré ironiquement par les termes πᾶσιν et καταφθιμένοισιν, comme pour monter que le règne n’est plus celui des hommes mais celui de la mort.

Conclusion

 

L’au-delà d’Homère est un en-deçà, dans tous les sens du terme. Non seulement il s’agit d’un royaume situé dans les entrailles de la terre, mais encore il est peuplé d’ombres geignantes et privées de sentiment qui n’accèdent à un semblant de vie que pour laper le sang ruisselant des victimes : « Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé ; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s’échappent aussitôt de l’Érèbe et arrivent en foule. » peut-on lire au début du chant 11.

 On peut concevoir cette confession d’Achille comme une leçon d’humilité, mais on peut aussi considérer que, loin de battre en brèche la dynamique épique, cette idée la renforce : puisqu’après la mort la vie est si fantomatique et si malheureuse, alors autant vivre pour la gloire et les combats, et survivre comme un héros dans la mémoire des poètes et des peuples.

[1] « L’épithète homérique n’a pas pour seul but de caractériser le héros, elle fournit également des morceaux de vers tout préparés à l’aède, qui compose l’épopée au fur et à mesure de son chant. Ainsi, « le divin Ulysse l’endurant » (πολύτλας δῖος Ὀδυσσεύς / polútlas dîos Odusseús) constitue un hémistiche prêt à être combiné avec un hémistiche inventé ou même un autre hémistiche prêt à l’emploi. » Wikipédia

[2] L’Achaïe est une ancienne région de la Grèce antique, située au nord-ouest de la péninsule du Péloponnèse.

[3] M. I. Finley, Le monde d’Ulysse, FM/Petite collection Maspero, 1978

[4] delectatio morosa : mot à mot « délectation morose », plaisir paradoxal qu’on a à évoquer ses souffrances

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