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Publié : 7 mai
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Une vie simple

Introduction

 

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Traduction juxtalinéaire
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Commentaire

Le prologue de Phèdre a révélé chez le jeune Hippolyte le goût de la chasse et l’amour des forêts. Le fils de Thésée se place d’ailleurs explicitement sous la protection de Diane, la déesse vierge et chasseresse. La seconde apparition du fils de Thésée le voit confronté à la nourrice de Phèdre, qui lui reproche ce culte exclusif et cette vie sauvage : « Misanthrope, homme des bois, ignorant de la vie, vas-tu passer ta jeunesse dans l’austérité, en renonçant à Vénus ? » Peine perdue. Et c’est un triple refus qu’elle essuie de la part du jeune homme lorsqu’elle essaie de le convaincre de « fréquente[r] la ville » et de « cherche[r] la société de [s]es concitoyens ». Ce triple refus porte sur la politique, la richesse et la religion.

Refus de la politique

Cet aspect peut surprendre chez le fils d’un roi, appelé selon toute vraisemblance à lui succéder, mais Hippolyte refuse tous les aspects du pouvoir, qu’ils concernent le service du peuple ou celui du souverain, car c’est un jeu destructeur.

Le service du peuple

Dans la litanie des refus d’Hippolyte, marquée par l’omniprésence des négations (on en compte une douzaine dans le texte), un passage révèle combien le jeune homme se méfie de la faveur populaire : « non aura populi et vulgus infidum bonis [non illum inflammat] » (v.488), ni la faveur du peuple et la foule infidèle aux gens de bien [ne l’enflamment]. Pourquoi ce distinguo entre « populus » et « vulgus » ? Qu’il soit entité politiquement constituée (populus) ou masse indifférenciée (vulgus), le peuple est caractérisé pour Hippolyte par sa versatilité, stigmatisée en deux mots : « aura » (la faveur, mais surtout le souffle, le vent !) et « infidum ». Le jeune homme revient à la charge au vers 494 : « nec scelera populos inter atque urbes sita [novit] », il ne connaît pas les crimes qui ont pris place parmi les peuples et les villes. On appréciera comment les mots « scelera » et « sita » s’écartent pour enserrer symboliquement peuples et villes dans leur étau ! A contrario, le bonheur se situe loin des murailles, « relictis moenibus ». La ville, en effet, est éminemment corruptrice et criminogène. Quand on sait quel coupe-gorge était Rome à l’époque de Sénèque, difficile de donner tort à son personnage !

Le service du souverain

 Cependant, la faveur du souverain n’est pas plus sûre que celle du peuple : « non ille regno servit aut regno imminens / vanos honores sequitur aut fluxas opes” (v.490-491), [Celui qui se tient à l’écart du monde] n’est pas asservi au pouvoir royal, il ne poursuit pas, en convoitant ce pouvoir, de vains honneurs ou une éphémère puissance. Ce qui frappe dans ce passage marqué par le souci de symétrie, c’est d’une part la répétition de « regno », et d’autre part les connotations entretenues par les adjectifs « vanos » et « fluxas » : il est question de pouvoir et il est question de vanité. La faveur d’un prince n’est pas plus fiable, au fond, que celle du peuple : « fragilis favor » (v.489), une fragile faveur, voilà ce qu’obtient le courtisan. On relèvera, dans cette courte formule, comme le jeu des sonorités associe étroitement le nom à l’adjectif au point de les rendre indissociables.

 

Un jeu destructeur

S’il ne s’agissait que de vanité ! Il y a pire : le pouvoir est corrupteur. Il met en jeu des sentiments négatifs : avaritia (la convoitise, l’avidité), perceptible dans la formule « avarae mentis » (v.486) ; invidia (la malveillance, la jalousie), qualifiée de « pestilens » (malsaine, délétère) ; livor (l’envie), objet d’une véritable personnification : en bon chasseur, Hippolyte s’y connaît en bêtes féroces et la métaphore fugace, repérable grâce aux termes « edax », vorace, et « dente degeneri », de sa dent lâche, est assez bien venue. Hippolyte refuse d’être la victime des sentiments prédateurs libérés par la folie furieuse ( la « furor ») de la convoitise. La peur, par exemple, stigmatisée au vers 495 : « omnes conscius strepitus pavet », il n’a pas à redouter tous les bruits, s’exclame Hippolyte en vantant la vie de l’homme des bois. Cette peur engendre elle-même le mensonge. « verba fingit » en politique, les vérités se déguisent… Sénèque fut assez courtisan pour savoir que le pouvoir est dangereux. Son personnage, à son tour, célèbre le prix de l’innocence : « qui se dicavit montium insontem jugis », celui qui s’est consacré, innocent, aux cimes des montagnes v.487. Comme le mot insontem semble ici bien protégé par ses deux puissants voisins ! À la fin de notre extrait, l’adjectif « innocuus », exempt de faute, reprendra ce thème, comme pour enfoncer définitivement le clou.

 

Refus de L’ostentation

Certes, vivre dans les bois, c’est s’exposer au manque, à l’indigence, mais c’est être libre, au moins : « non alia magis est libera (…) vita », il n’y a pas d’autre vie plus libre. La richesse, quant à elle, ne garantit de rien. L’ostentation religieuse non plus.

Refus des richesses

On se souvient des vers du poète Tibulle dans l’élégie X : « Divitiis hoc vitium est auri, nec bella fuerunt / Faginus adstabat cum Scyphus ante dapes », la faute en est à l’or qui enrichit ; la guerre n’existait pas, lorsque devant ses plats on n’avait qu’une coupe en hêtre. Sénèque reprend ce topos, qui associe l’éloge de la vie rustique à la critique de l’opulence. Cette critique prend ici une allure assez concrète : « Mille non quaerit tegi /dives columnis nec trabes multo insolens / sufficit auro », il ne cherche pas à étaler sa richesse en s’abritant sous des milliers de colonnes ni son insolence en décorant ses poutres d’une profusion d’or. C’est l’image de la maison du riche, dont l’évocation hyperbolique fait ressortir les mille colonnes (« mille columnis »). Le topos renvoie cette fois au poète Horace qui s’exclamait dans des termes presque semblables. Nous avons soulignés les termes communs : « « Non ebur neque aureum / mea renidet in domo lacunar, non trabes Hymettiae / premunt columnas ultima recisas / Africā, […] » (Odes, II, 18, 1-4), Point d’ivoire ou d’or / qui fasse briller chez moi les solives, ni poutres d’Hymette qui pèsent sur des colonnes taillées dans la lointaine / Afrique. L’attitude ostentatoire se manifeste à travers l’adjectif « insolens », idéalement placé à la fin du vers 497, et qui fait écho au « dives », du début de vers. Un mot pour finir sur l’infinitif passif « tegi » : le riche, s’il souhaite étaler ses richesses, souhaite aussi être protégé. Protection illusoire si l’on se réfère à nouveau à la fragilité du pouvoir et à la versatilité de ceux qui le donnent et le reprennent…

Refus d’une religion trop visible

C’est tout la fin de notre extrait qui est ici concernée : « non cruor largus pias / inundat aras, fruge nec sparsi sacra / centena nivei colla summitunt boves » (v.498-500), Le sang n’inonde pas avec prodigalité ses pieux autels, des bœufs couleur de neige ne reçoivent pas, par centaines, l’aspersion du blé rituel avant d’offrir leur cou au sacrifice. Le lien avec le tableau de la richesse est clair jusque dans le vocabulaire hyperbolique : de même qu’il était question de « mille colonnes », on parle ici de bœufs « par centaines » - une référence à la cérémonie de l’hécatombe, exceptionnelle et grandiose. Ajoutons-y la pureté neigeuse des bœufs (« nivei boves »), la référence aux flots de sang des victimes (« cruor largus »), la force du verbe « inundat » et sa place stratégique en début de vers sous forme de rejet, et nous aurons un tableau à peu près complet de ces hyperboles.

Que leur oppose Hippolyte ? « Sed rure vacuo potitur et aperto aethere inocuus errat », mais [le solitaire] dispose à son gré de la libre étendue des campagnes ; exempt de faute, il marche à l’aventure sous les regards du ciel. On a déjà évoqué l’idée d’un bonheur loin des murailles. En voici un avatar. Dans ce passage, on remarquera bien sûr toute l’importance des ablatifs « vacuo », vide, et « aperto », « ouvert » et l’amour de la liberté qu’ils supposent. Ces quelques vers renvoient à ce que professait Hippolyte dès le début : la vie qu’il appelle des ses vœux est la meilleure : « ritusque melius vita quae priscos colat », une vie qui ferait davantage honneur aux rites anciens ». Hippolyte, au fond, à l’âme d’un nomade : le passage s’achève avec le choix d’une errance assumée. Autant dire qu’il s’achève comme il a commencé, dans la simplicité.

 

Conclusion

 Les exhortations de la nourrice, on le voit, ne rencontrent guère d’échos chez Hippolyte. Sa misanthropie augure mal des sentiments qu’il pourrait éprouver pour sa belle-mère. Du coup, le passage présente plus d’un intérêt pour la tragédie : il permet à la fois de camper un peu plus le personnage d’Hippolyte, de mettre en place la machine tragique, chacun restant arc-bouté sur ses convictions premières, d’initier enfin une réflexion sur le pouvoir et l’intérêt qu’on peut trouver à le fuir.

 Sur le plan strict de l’évocation de l’âge d’or, cette diatribe asociale prélude à un éloge plus circonstancié de la vie des premiers hommes, quelques vers plus loin : « Or, c’est bien là, je crois, la façon dont vécurent les êtres semi-divins que vit naître le premier âge. L’aveugle passion de l’or leur était étrangère et nulle pierre sacrée délimitant les peuples ne divisait leurs champs en s’élevant dans la plaine ; les vaisseaux téméraires ne fendaient pas encore les flots, chacun ne connaissait que sa propre mer ; un vaste rempart et de nombreuses tours ne ceignaient pas encore les flancs des villes ; le soldat n’armait pas encore sa main du glaive cruel et la baliste n’avait pas encore brisé les portes des cités… »

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