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Publié : 16 mai
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« Je soupire après la campagne... »

Les "Rêveries du promeneur solitaire" est une publication posthume de l’écrivain et philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Rédigé entre 1776 et 1778, cet ouvrage inachevé constitue le dernier de ses écrits.Persuadé d’être en butte à la méchanceté des hommes, Jean-Jacques se replie sur lui-même et tente de trouver dans la solitude, la méditation et la nature de quoi trouver le bonheur.

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Commentaire

Tout me ramène à la vie heureuse et douce pour laquelle j’étais né ; je passe les trois quarts de ma vie, ou occupé d’objets instructifs et même agréables, auxquels je livre avec délices mon esprit et mes sens ; ou avec les enfants de mes fantaisies que j’ai créés selon mon cœur, et dont le commerce en nourrit les sentiments, ou avec moi seul, content de moi-même et déjà plein du bonheur que je sens m’être dû. En tout ceci l’amour de moi-même fait toute l’œuvre, l’amour-propre n’y entre pour rien. Il n’en est pas ainsi des tristes moments que je passe encore au milieu des hommes, jouet de leurs caresses traîtresses, de leurs compliments ampoulé [1]et dérisoires [2], de leur mielleuse malignité [3]. De quelque façon que je m’y suis pu prendre, l’amour-propre alors fait son jeu. La haine et l’animosité [4]que je vois dans leurs cœurs, à travers cette grossière enveloppe, déchirent le mien de douleur, et l’idée d’être ainsi sottement pris pour dupe ajoute encore à cette douleur un dépit [5]très puéril, fruit d’un sot amour-propre dont je sens toute la bêtise, mais que je ne puis subjuguer [6]. Les efforts que j’ai faits pour m’aguerrir à [7]ces regards insultants et moqueurs sont incroyables. Cent fois j’ai passé par les promenades publiques et par les lieux les plus fréquentées, dans l’unique dessein [8]de m’exercer à ces cruelles luttes. Non seulement je n’y ai pu parvenir mais je n’ai même rien avancé, et tous mes pénibles mais vains efforts m’ont laissé tout aussi facile à troubler, à navrer [9], à indigner qu’auparavant. Dominé par mes sens, quoi que je puisse faire, je n’ai jamais su résister à leurs impressions, et tant que l’objet agit sur eux, mon cœur ne cesse d’en être affecté ; maisces affections [10]passagères ne durent qu’autant que la sensation qui les cause. La présence de l’homme haineux m’affecte [11]violemment ; mais sitôt qu’il disparait, l’impression cesse ; à l’instant que je ne le vois plus, je n’y pense plus. J’ai beau savoir qu’il va s’occuper de [12]moi, je ne saurais m’occuper de lui. Le mal que je ne sens point actuellement ne m’affecte en aucune sorte, le persécuteur que je ne vois point est nul pour moi. Je sens l’avantage que cette position donne à ceux qui disposent [13]de ma destinée. Qu’ils en disposent donc tout à leur aise. J’aime encore mieux qu’ils me tourmentent sans résistance, que d’être forcé de penser à eux pour me garantir de [14]leurs coups. Cette action de mes sens sur mon cœur fait le seul tourment de ma vie. Les lieux où je ne vois personne, je ne pense plus à ma destinée, je ne la sens plus, je ne souffre plus. Je suis heureux et content sans diversion, sans obstacle. Mais j’échappe rarement à quelque atteinte sensible, et lorsque j’y pense le moins, un geste, un regard sinistre que j’aperçois, un mot envenimé [15]que j’entends, un malveillant que je rencontre suffit pour me bouleverser. Tout ce que je puis faire en pareil cas est d’oublier bien vite et de fuir. Le trouble de mon cœur disparait avec l’objet qui l’a causé, et je rentre dans le calme aussitôt que je suis seul. Ou si quelque chose m’inquiète, c’est la crainte de rencontrer sur mon passage quelque nouveau sujet de douleur. C’est là ma seule peine ; mais elle suffit pour altérer mon bonheur. Je loge au milieu de Paris. En sortant de chez moi je soupire après la campagne et la solitude, mais il faut l’aller chercher si loin qu’avant de pouvoir respirer à mon aise, je trouve en mon chemin mille objets qui me serrent le cœur, et la moitié de la journée se passe en angoisses, avant que j’aie atteint l’asile que je vais chercher. Heureux du moins quand on me laisse achever ma route ! Le moment où j’échappe au cortège des méchants est délicieux, et sitôt que je me vois sous les arbres, au milieu de la verdure, je crois me voir dans le paradis terrestre, et je goûte un plaisir interne aussi vif que si j’étais le plus heureux des mortels.

Jean-Jacques Rousseau, LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE,huitième promenade.

Notes

[1Ampoulé : affecté, maniéré

[2Dérisoire :Qui est négligeable au point de ne pas pouvoir être pris en considération.

[3Malignité : méchanceté

[4Animosité : malveillance

[5Dépit :Mouvement passager de colère ou d’impatience mêlée de chagrin et provoqué par une contrariété

[6Subjuguer : dominer

[7M’aguerrir à : me cuirasser contre

[8Dessein : but

[9Navrer : blesser

[10Affection : souffrance

[11Affecter : faire souffrir

[12S’occuper de : s’intéresser à

[13Disposer de : tenir en sa possession

[14Me garantir de : me protéger de

[15Envenimé : infecté de venin