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Publié : 25 mai
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Bienfaits de la solitude

Introduction

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Le texte de B. de Saint-Pierre

Virginie, appelée en Europe par un une vieille tante qui prétend assurer son éducation et sa fortune, manque cruellement à Paul. La souffrance du jeune garçon inspire au vieillard qui conte l’histoire quelques réflexions sur les bienfaits de la solitude. En voici la teneur : si la société est un frein au bonheur, la solitude en revanche est un bien précieux. Il faut donc fuir la première, s’en « éloigne[r] », en même temps qu’on « cherche » la seconde.

La société est un frein au bonheur

Dans la « huitième promenade » des Rêveries, Jean-Jacques Rousseau évoque « les tristes moments [qu’il] passe au milieu des hommes ». Cette thématique, le vieillard la reprend ici à son compte dans une phrase qui, par la généralité du propos et la symétrie de l’expression, a tout l’aspect d’une sentence [1] : « Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. » [l. 2-3] Cette sentence est aussitôt reprise d’une manière plus laconique mais tout aussi généraliste dans le groupe nominal « malheur social » [l. 4]. Les défauts à mettre au passif cette société haïssable sont au nombre de trois : les idées fausses, la confusion et le conflit.

Les idées fausses

Les idées fausses, nommées ici « préjugés » [l. 5] ou encore « opinions » [l. 6] constituent ce que la société impose de plus détestable. Les déterminants qui accompagnent ces deux noms, à savoir « tant de » [l. 5] et « mille » [l.6] disent assez la multiplicité de ces idées fausses, qualifiées plus loin d’ « illusions étrangères » [l.8], « [d’opinion] d’autrui » [l. 17]. Schématiquement : ce qui vient de l’individu est bon ; ce qui vient de la multitude est mauvais. Dans ce rejet de la société corruptrice, nous retrouvons Rousseau : « [Qu’un jeune homme] sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude... » [2]

La confusion

Les sollicitations extérieures sont si importantes qu’elles provoquent chez l’individu une confusion sans fin. Le vieillard évoque ainsi une « agitation continuelle » [l.5], pointe du doigt des « opinions turbulentes » [l. 6] que l’âme « roule sans cesse en elle-même » [l. 5] et qui la « troublent » [l. 8]. Les termes soulignés sont importants : pris tout d’abord dans un sens figuré, ils s’appliquent bien entendu à la vie intérieure ; cependant, lourds de leur sens propre initial, ils amènent subtilement la comparaison avec « l’eau bourbeuse d’un torrent » [l. 9] encombré de « vases » [l. 10] : l’âme et le cours d’eau souffrent de la même turbidité [3] - de la même pollution pourrait-on dire.

le conflit

L’âme soumise aux sollicitations du monde est donc comparée à « l’eau tourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes » [l. 9]. Le rythme ternaire (il y a ici un alexandrin caché !) associé à l’allitération des « r », entend souligner l’inexorable et violente avancée du flot. Pourquoi violente ? Parce que les préjugés, tout simplement, entrent en conflit. Le vieillard évoque dans son discours des sociétés « divisées » [l. 4], à la fois « ambitieuse[s] et misérable[s] » [l. 6-7], où les hommes ont à cœur de « se subjuguer les uns les autres » [l. 7]. Le terme subjuguer mérite qu’on s’y arrête un peu : à proprement parler, il se réfère aux bœufs qu’on met sous le joug. Il évoque donc clairement la domination et la contrainte. Cette idée de conflit renforce donc l’intérêt que présente l’image du torrent ravageur.

La solitude est un bien précieux

Par sa radicalité, la solitude permet d’envisager un terme aux méfaits de la vie sociale. Certes, elle n’apporte pas le bonheur, mais elle s’en rapproche.

Elle n’apporte pas le bonheur

Il n’y a pas de solution miracle, et le vieillard s’empresse de le dire : la solitude est « l’état le moins malheureux de la vie ». Nous n’avons pas affaire ici à une litote, mais à ce constat réaliste que le bonheur est inconstant et fragile. Il faut donc être prudent : « La solitude ramène en partie l’homme au bonheur naturel » - en partie seulement... De surcroît, dans la hiérarchie des valeurs, la solitude passe après la vie de couple, comme l’indique le long et sinueux complément circonstanciel sur lequel s’ouvre le texte : « Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie... ». Souvenir de la Bible, sans doute, et du fameux « Vae soli » [4]. Remarquons au passage que le seul point de vue évoqué dans le texte est masculin...

Prôner une solitude absolue serait d’ailleurs d’une radicalité insupportable. En effet, l’individu ne peut se couper de l’humanité car les échanges sont indispensables : « il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ». Lien utilitaire – mais lien tout de même – qui exige une réciprocité : « il doit donc ses travaux aux hommes ». La coordination choisie insiste sur le caractère logique de cette contrepartie.

Mais elle s’en approche

La solitude au sein de la nature apporte plusieurs choses.

Premièrement, elle offre à l’âme un équilibre psychique car elle « ramène en partie l’homme au bonheur naturel ». On se souvient des paroles de Rousseau admirant la nature : « Tout me ramène à la vie heureuse et douce pour laquelle j’étais né ». Disciple de Jean-Jacques, Bernardin de Saint Pierre considère, on l’a vu, que la société corrompt l’individu et l’arrache à son bonheur premier. Il s’agit donc de retrouver dans la solitude quelque chose d’un paradis perdu. Revenons à l’image du torrent : son eau, répandue « dans quelque petit bassin écarté de son cours » [l. 10] se décante, « dépose ses vases au fond de son lit » [l. 10] et retrouve ses deux qualités premières : « limpidité » et « transparen[ce] » [l. 11]. On remarquera comment le vocabulaire suggère le retour à un état antérieur : « reprend », « redevenue » [l. 11]. Tout ce qui est dit de cette eau métaphorique doit être bien sûr transposé à l’âme : la conscience se purifie dans la solitude, et c’est bien ce sens qui est connoté dans les références à la pureté de l’eau.

Deuxièmement, elle assure au corps une plus grande longévité. D’une manière un peu pompeuse, le vieillard développe l’idée dans une vaste périphrase où il évoque « les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie » [l. 14]. L’évocation des « brames [5] » [l. 14] de l’Inde apporte une caution religieuse à l’assertion un peu gratuite du vieux sage.

Troisièmement, elle pousse au recueillement, toujours salutaire. Le vieillard insiste sur l’importance de la « solitude intérieure » [l. 17] fermée aux échanges, « d’où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais » [l. 17-18]. On notera la symétrie du propos et l’antithèse entre les adverbes « rarement » et « jamais ». Sans aller jusqu’à provoquer le bonheur, cette attitude favorise « un plaisir durable » [ l. 15-16], propose « un principe stable » [l. 16-17], bref : elle a toutes les qualités qui manquent à la conscience soumise aux influences délétères de la société.

Conclusion

Tout ce que nous apprend ce texte confirme ce que nous dit le roman Paul et Virginie. L’amour de la nature et des espaces vierges s’y conjugue avec le goût de la solitude, du repli sur soi et sur sa petite communauté. C’est parce qu’ils sont protégés par leur isolement que Paul et Virginie peuvent être heureux.

Documents joints

Notes

[1Sentence : « Maxime énonçant de manière concise, une évidence, une vérité chargée d’expérience ou de sagesse et renfermant parfois une moralité. » CNRTL

[2Émile, ou de l’éducation (1762)

[3Turbidité : « Caractère trouble d’un liquide, dû à la présence de particules en suspension. » CNRTL

[4« Malheur à l’homme seul », Livre de l’Ecclésiaste, chapitre IV verset 10

[5Brames : brahmanes, prêtres