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Publié : 8 décembre 2017
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Cousin au restaurant

"Gros-Câlin" est le premier roman que Romain Gary publie en 1974 sous le pseudonyme d’Emile Ajar. Il y est question d’un employé de bureau modeste, Cousin, si assoiffé de tendresse inassouvie qu’il se prend d’affection tendre pour le python qu’il héberge chez lui. Il ne renonce pas pour cela à désirer le contact humain, puisqu’un soir, au restaurant, il s’improvise par amitié voleur de frites...

Le texte ci-dessous est accompagné du diaporama qui lui sert de de commentaire.
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Commentaire du texte

"Le soir, j’ai fait un truc inouï pour « sortir », comme disent les garçons de bureau. Je faisais dînette sobrement au restaurant des Châtaigniers, rue Cave. A côté de moi, il y avait un couple de moyen âge qui ne m’a pas adressé la parole, comme on doit entre étrangers. Ils mangeaient une entrecôte-frites.
Je ne vois pas où j’ai trouvé le courage de faire ça. Bien sûr, j’ai toujours envie d’avoir quelque chose en commun, c’est les années d’habitude, à cause du manque, qui font ça. Mais il y a la répression intérieure, pour ne pas déborder en société, comme il faut pour vivre dans une immense cité sans se gêner. Seulement, bien sûr, parfois ça déborde.
C’est ce que j’ai fait.
J’ai tendu la main et j’ai pris une frite dans leur assiette.
Je souligne leur à cause de l’énormité.
Je l’ai mangée.
Ils n’ont rien dit. Je crois qu’ils ne l’ont pas remarqué, à cause de la monstruosité, de l’énormité, justement.
J’ai pris une autre frite. C’était la faiblesse qui faisait ça. C’était plus fort que moi. La faiblesse, croyez-moi, c’est irrésistible.
Et encore une frite, comme ça, en toute simplicité, entre amis.
J’étais complètement épouvanté par mon fort intérieur. Je faisais une sortie, quoi. Une percée.
Et encore une frite.
Le commando de l’amitié.
Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, parce que j’ai senti un tremblement de terre, ça s’est brouillé et lorsque j’ai repris connaissance, tout était en ordre. Rien n’était arrivé, rien n’avait changé. J’étais assis là, devant mon artichaut vinaigrette, et à côté, il y avait le couple qui mangeait une entrecôte avec des frites.
J’avais fait ça seulement dans mon fort intérieur. Le commando avait fait une tentative de sortie mais il a été refoulé par lui-même et il s’est replié sans frites. C’est ce qu’on appelle sur les murs « l’imagination au pouvoir ». C’est écrit sur les murs, on peut le voir partout. Les murs, on peut écrire dessus n’importe quoi, ça tient. C’est solide, les murs. Ce sont les graffiti qui le prouvent.
Je me suis fait tellement peur que je m’étais évanoui. Heureusement, je n’étais pas tombé et personne n’a rien remarqué. J’ai eu de la chance.
Je suis tout de même content d’avoir eu cette idée, il faut le faire, je le dis sans fausse modestie.
Après, j’ai rampé chez moi, complètement vidé par l’effort que je venais de faire et j’ai jeté un coup d’œil à la littérature que les garçons de bureau m’avaient apportée, Enfin, ils n’étaient pas tous garçons de bureau, mais c’est la même chose. J’ai donc feuilleté prudemment les brochures, tracts et gazettes qu’ils m’avaient laissés. Je dis « prudemment », pas parce que je me méfiais particulièrement du danger public, mais parce que je fais tout prudemment, c’est chez moi un principe. Je n’y ai rien trouvé qui eût pu se rapporter au présent ouvrage et j’ai jeté tout ça à la poubelle, Ensuite, j’ai pris Gros-Câlin sur mes épaules et nous sommes restés là un bon moment à nous sentir bien ensemble. Beaucoup de gens se sentent mal dans leur peau, parce que ce n’est pas la leur."

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