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Publié : 13 décembre 2017
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Cousin et le professeur Tsourès

Le héros du roman engage une discussion avec l’un de ses voisins, un intellectuel engagé nommé Tsourès ("soucis" - au pluriel - en hébreu). Face à ce nouvel interlocuteur qui ne le comprend pas plus que les autres, Cousin s’emploie une nouvelle fois à exposer ses vérités...

Commentaire du texte

_Ah c’est donc vous, Gros-Câlin...

Mais non, rectifiai-je, Gros-Câlin, c’est le nom de mon python. Il ne peut pas se passer de ma compagnie, d’où son attachement. Vous ne connaissez sans doute pas, monsieur le professeur, ce qu’on appelle dans le vocabulaire désespéré une situation, et elle est effrayante. Il y a évidemment, comme chez vous, des massacres et des persécutions dont vous disposez lorsque vous êtes mélancolique et que vous vous sentez seul, mais les pythons ne disposent pas de ces moyens comparatifs. Ils ne sont pas en mesure de se distraire ainsi de leurs situations bien à eux, en appelant à leur secours quelque chose de terrible et de grandiose par le nombre et la quantité. J’ai lu l’ouvrage de Jost sur la Thérapeutique de la solitude, mais pour qu’un python puisse accéder, comme nous, aux consolations de l’humain et souffrir moins d’être lui-même et dans son propre cas, en pensant aux horreurs dont il n’est pas l’objet, il faut d’abord qu’il change de peau, ce que l’Ordre des Médecins n’envisage d’aucune manière, étant là pour juste le contraire, dans un but d’accès indiscriminé par voies urinaires. C’est la spiritualité, le droit sacré à la vie démographique et statistique à l’intérieur du système végétatif. avec bouillon de culture. Les banques du sperme sont également encouragées, avec, au besoin, importation de main-d’œuvre étrangère. Il y a également accession à la propriété avec crédit au logement, clés en main. Bref, Gros-Câlin, ce n’est pas moi.

_C’est pourtant ainsi que tout le monde vous appelle dans le quartier, dit le professeur Tsourès, en me regardant avec une espèce de curiosité, comme un homme qui a besoin de penser de temps en temps à autre chose.

J’étais stupéfait, au sens expressif du terme. Je ne savais pas que le quartier s’intéressait à moi. J’en fus tellement saisi que je me mis à transpirer abondamment, avec frissons à l’appui. Je n’ai pas eu peur, à proprement parler, car il ne faudrait point s’imaginer que je me prends pour quelqu’un de remarquable, dont on rechercherait particulièrement la peau. Je ne mesure qu’un mètre soixante- douze, ça ne vaut pas le dérangement. C’est seulement cette étrange antipathie, hostilité et répulsion que les gens ont pour les pythons qui m’inquiète. Je veux dire, ceux-ci sont souvent victimes d’extermination désintéressée, sans but pratique, commercial, mais uniquement spirituel, avec croisades. Les pythons sont parfois tués avec vengeance, parce qu’ils sont différents et que c’est dur à avaler, c’est la rancune, on leur en veut. On leur en veut parce qu’eux, au moins, ils n’ont pas d’excuses, ils n’ont pas l’intelligence à leur secours et disposition, ni bras ni jambes ni connaissances historiques et scientifiques, ils ne sont pas libres. Ils ne disposent pas de moyens de disposer d’eux-mêmes et de régner. Et puis, ils rampent mieux. Alors, à coups de talons, à coups de bâtons, par rancune, il n’y a pas de bon Dieu qui tienne. Il est vrai cependant que l’on mange en France mieux qu’ailleurs et que la grande cuisine est tout à l’honneur. Il y a des sauces inouïes et les vins sont généreux, au sens le plus vrai et unique du terme.

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