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Publié : 12 juin
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"Froides amours"

Xavier Bordes, né en 1944, est un poète, traducteur et musicien français. Soucieux de diffuser sans intentions mercantiles sa poésie, il l’a rendue accessible à tous sur la Toile. On se propose d’examiner ici un de ses textes.

À l’affût de formes nouvelles, Xavier Bordes n’hésite pas à se prêter à des performances inhabituelles : c’est ainsi qu’en 1989 il expose un poème de 300 m2 sur une façade du 6 avenue de Friedland à Paris. Il peut donc paraître étonnant de le voir rédiger des textes aussi classiques que des sonnets.

Nous verrons, grâce à l’étude de « Froides amours », que ces sonnets sont évidemment bien loin d’être classiques.

Dans le cadre particulier de note recherche, qui portait sur l’essence même du sonnet, il ne semble pas incongru de séparer la forme du fond. On pourrait qualifier ce poème de sonnet irrespectueux : sur la forme, d’une part, le texte de Xavier Bordes ne ressemble guère à un sonnet ; sur le fond, d’autre part, la thématique est moins traditionnelle et plus subtile que prévu.

Froides amours, toujours blessées. Il te semble être né de leur plaie, insondable comme une nuit étoilée ouvrant au fond de toi un horizon de désespoir.
 
Cependant la voici, les bras légers et frais, les mains aveuglant tes paupières, avec ce parfum de giroflée et cette voix de sirène sortie de la mer.
 
À chaque échec du poème, tu te retournes vers ce regard vert qu’ombragent de longs cils, sous ce désordre exemplaire de la chevelure blonde où le soleil depuis toujours s’efforce de tresser son nid.
 
Ce feu qui te consume ne réchauffe rien, hormis l’apparence du monde ; tout ce que tu écris á son propos, miroir de glace millénaire, ne fait qu’étinceler.

Xavier Bordes, Sonnets en prose

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Déroutante au premier abord, la forme générale du poème dément partiellement l’appellation « sonnet » qui lui semble avoir été attribuée par ironie.

On accordera de bonne grâce que sur deux points particuliers la composition se rapproche du sonnet.

Ainsi, le découpage en quatre courts paragraphes mime celui du sonnet, sans toutefois rendre le déséquilibre entre quatrains et tercets puisqu’ils affectent une longueur sensiblement identique (respectivement 26, 27, 34 et 28 mots) . Chacun de ces paragraphes, mis à part le premier, tire son unité du fait qu’il n’est constitué que d’une seule phrase.

Du coup, le poème de Xavier Bordes bénéficie des avantages du sonnet. C’est un texte concis, qui permet des oppositions franches : ainsi, les quatre paragraphes alternent successivement lyrisme élégiaque et lyrisme amoureux (nous développerons ces deux thèmes ultérieurement) ; c’est un texte qui favorise aussi l’émergence d’une pointe [1] : « tout ce que tu écris á son propos, miroir de glace millénaire, ne fait qu’étinceler. », où la restriction finale (« ne…que… ») met en relief le pessimisme du propos et l’impossibilité de dire le monde.

D’autre part, le texte développe une série d’effets propres à l’univers poétique.

Sur le plan rythmique, et quel que soit le parti pris de lecture, on constate un élargissement progressif des groupes rythmiques qui confère au texte une certaine ampleur. Pour se cantonner au premier paragraphe, on note les séquences suivantes : 8 syllabes (4+4), 9 syllabes (3+3+3), 11 syllabes, 14 syllabes. On relèvera en passant la succession initiale des rythmes binaires et ternaires, certainement pas fortuite.

Sur le plan des sonorités, des procédés classiques sont aisément repérables. C’est par exemple l’assonance de la première phrase, qui associe « amours » à « toujours ». C’est aussi une série d’allitérations, notamment celle-ci : « … tu te retournes vers ce regard vert ... » où l’auteur met en relief, par le jeu des « r » et par un jeu de mots fondé sur l’homophonie, la couleur des yeux de l’aimée.

Mais ces effets très visibles ne constituent qu’une partie du travail poétique, caractérisé par des choix d’écriture très contemporains.

Le recours à la prose n’est pas innocent : ce faisant, l’auteur laisse au lecteur la main sur le rythme de lecture et sur les effets qu’il peut tirer du texte. Ainsi, une séquence comme : « et cette voix de sirèn(e) sortie de la mer » peut être lue comme un alexandrin ou un vers de 13 syllabes. De même, « Ce feu qui te consum(e) ne réchauff(e) rien », peut être considéré au choix comme un vers de 10, 11 ou 12 syllabes ! Une tendance toute moderne, inaugurée en 1913 par Apollinaire dans le recueil Alcools, d’où la ponctuation est systématiquement bannie. On songe aussi à Baudelaire (1821-1867), qui souhaitait inventer une « prose poétique (…) assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme… » [2].

Plus subtilement, c’est la syntaxe entière qui doit par instants faire l’objet d’une interprétation. Dans la séquence suivante : « Il te semble être né de leur plaie, insondable comme une nuit étoilée… », sur quel élément porte l’adjectif apposé « insondable » : sur « te » ou sur « plaie » ? Si le sens plaide pour la seconde interprétation, la grammaire, elle, reste ambiguë. De même, lorsque le poète évoque « l’apparence du monde » et parle ensuite de « miroir de glace millénaire », que faut-il appeler « miroir » : « l’apparence du monde » ou « ce que tu écris à son propos » ? Une fois de plus, la grammaire est muette…

Relevons enfin l’ambigüité des pronoms, dont manquent les référents. « … tu te retournes », « ce que tu écris » : qui est donc ce « tu » et qui lui parle ? « la voici  », « ce parfum », « ce regard vert » : à qui envoient ces déictiques [3] ? Une fois encore la grammaire ne le dit pas, même si l’on devine aisément dans le tutoiement un dialogue du poète avec lui-même.

Ainsi, l’examen de la forme révèle déjà combien la notion de sonnet, bien loin de constituer une simple reprise, est largement dépassée. L’examen de la thématique du poème a toutes les chances de conforter cette idée.

On pourrait pourtant considérer que la trame amoureuse du texte le situe bien dans la lignée de Louise Labé ou de Pierre de Ronsard. Encore convient-il de dire que l’absence de toute érotisation et la faible caractérisation de la femme, qui n’est que « bras », « mains », « cils » et « chevelure », interdisent de se prononcer sur le statut de l’être évoqué : amante, mère, fille ? Pour faire court, nous parlerons à chaque fois de « l’aimée ».

De manière classique, en effet, le ton du paragraphe deux est résolument celui du lyrisme amoureux : « Cependant la voici, les bras légers et frais... » C’est l’évocation de l’aimée. Des phénomènes que nous avons déjà relevés contribuent à ce lyrisme : utilisation de déictiques ; allongement progressif des groupes syntaxiques qui sont autant d’expansions affectant le pronom « la » ; recours aux allitérations en « r » pour mettre en valeur, entre autres, les mots « bras », « parfum », « sirène » et « mer », ce dernier terme puissamment symbolique et féminin. On y ajoutera les connotations positives véhiculées par les adjectifs « légers » et « frais », de même que la double référence à l’aveuglement amoureux, l’une lexicale (« aveuglant tes paupières »), l’autre mythologique : la « sirène » est traditionnellement celle qui détourne – et donc, en un sens, aveugle – les hommes qu’elle charme.

Le paragraphe trois appelle une analyse identique : « À chaque échec du poème, tu te retournes vers ce regard vert qu’ombragent de longs cils, sous ce désordre exemplaire de la chevelure blonde où le soleil depuis toujours s’efforce de tresser son nid. ». Même thématique du regard, associée cette fois à l’aimée, dont le « regard vert » est souligné, on l’a vu, par l’homophone « vers » ; même allongement progressif des groupes rythmiques : sept syllabes, puis seize, puis une trentaine ; même emploi des déictiques : « ce regard », « ce désordre » ; même recours au symbole avec la présence du « soleil », élément masculin dont le désir de repos passe par la métaphore in absentia [4] de l’oiseau désireux de « tresser son nid ». On notera la cohérence de cette image dans la mesure où « tresser » et « chevelure » relèvent du même champ sémantique.

L’auteur s’attache ici à une tradition qui ne recule pas devant les clichés poétiques. On pense à « amour » associé à « toujours » ; on pense à la « nuit étoilée » - on a envie de dire forcément étoilée ; on pense à la femme, comparée une fois de plus à une « sirène », à ses cils forcément longs, à sa chevelure forcément blonde.

Ces clichés sont parfois subtilement détournés : ainsi, la sirène, « sortie de la mer », n’est plus celle qui attire et qui tue, mais celle qui, généreuse, va vers les hommes.

Car cette femme aimée est une femme aimante dont la présence console de la pauvreté de l’écriture face à la richesse du réel. Cette réflexion sur l’écriture est très moderne et peu commune au sonnet.

Encadrant les passages dédiés à l’aimée, les paragraphes un et quatre révèlent le désarroi du poète et orientent le lyrisme dans la direction de l’élégie. L’évocation de la « nuit étoilée » et d’un « horizon de désespoir » semblent trahir une angoisse quasi pascalienne [5]. Le dernier mot du paragraphe un n’est-il pas « désespoir » ?

Le thème de la douleur, porté par les mots « blessées » et « plaie », voisine avec celui du froid. Ce deuxième thème est présent dès l’ouverture du poème avec « Froides amours », mais il ne prend son ampleur que dans le dernier paragraphe, qui s’ouvre par un alexandrin irrégulier (7+5) sur une image paradoxale, celle du feu froid : « Ce feu qui te consume ne réchauffe rien », et s’achève sur une autre image du froid : celle du « miroir de glace millénaire », expression renforcée par la combinaison des sonorités liquides et nasales.

Il est temps désormais de s’interroger sur la nature de ce feu qui « consume » le poète – un verbe choisi pour son expressivité [6]. La clé nous nous en est livrée dès les premiers mots du paragraphe trois : « À chaque échec du poème, tu te retournes vers ce regard vert… ». Ce feu, c’est le feu poétique, l’inspiration. Hélas, on remarquera comme « chaque » et « échec » se font écho d’une manière ironique ; comme pour mieux marquer la répétition de la défaite, l’impossibilité récurrente à dire le réel. Le dernier paragraphe développe plus fortement cette idée : « Ce feu qui te consume ne réchauffe rien, hormis l’apparence du monde ; tout ce que tu écris á son propos, miroir de glace millénaire, ne fait qu’étinceler. » Vocabulaire du clinquant et du faux-semblant : « apparence », « miroir », « étinceler » – ce dernier mot associé à une restriction qui le dévalorise. Comme dans la philosophie platonicienne, l’essence du monde nous échappe et nous sommes condamnés à scruter le mur de la caverne pour y contempler la mensongère danse des ombres…

Pour tenter d’échapper à cette angoisse d’un réel indicible et insaisissable, l’amour semble un bon remède. Chaque apparition de l’aimée coïncide avec un changement d’atmosphère : le paragraphe deux s’ouvre sur l’adverbe « Cependant », le paragraphe trois sur « À chaque échec ».

Consolatrice, la femme met fin à la tristesse par son attitude enfantine et joueuse : « les mains aveuglant tes paupières ». Symboliquement, c’est en rendant aveugle qu’elle apaise, pourvu qu’on accepte de s’appuyer sur son regard « … tu te retournes vers ce regard vert qu’ombragent de longs cils ». Elle voit pour vous. Les « bras légers et frais » du paragraphe deux évoquent douceur et sécurité ; quant à la référence au « nid » du paragraphe trois, elle connote à son tour cette vertu consolatrice de la femme aimée.

Comme la femme baudelairienne, mais sans à priori misogyne [7], la femme de Xavier Bordes a partie liée avec la nature. C’est dans ce sens qu’on peut interpréter le « désordre exemplaire de la chevelure blonde ». Le « désordre » est celui d’une nature que l’homme cherche à former, à « tresser » comme le fait le soleil dans le texte (on se rappelle que nous av
ons identifié ce soleil à un principe masculin) ; quant à l’exemplarité, elle est celle de la femme qui assume ce désordre et invite l’homme à lâcher prise, pour reprendre une expression à la mode.

Cette consolation est-elle suffisante ? On peut en douter dans la mesure où le registre élégiaque, présent dès le début, clôt également le poème. Comme un astre mort, comme une lune, le poète réfléchit froidement la lumière du monde à défaut d’en être la source chaleureuse.

Nous évoquions plus haut l’hypothèse d’une référence ironique au sonnet voire d’un texte irrespectueux. Les choses sont plus complexes.

En effet, comme toute reprise d’un genre maintes fois illustré – et qui suscite du coup tant de méfiances, le poème de Xavier Bordes se présente comme un hommage aux qualités du sonnet : concision, capacité à opposer des notions et à brasser tous les sujets.

Cependant, puisque le poète est un artiste et non un artisan, et qu’il est avant tout créateur, il faut reconnaître que Xavier Bordes a su innover en passant audacieusement à la prose et en proposant une thématique moderne centrée sur l’écriture et sur une certaine manière d’interroger le monde. Ultime avatar du sonnet ? Qui sait…

Notes

[1Pointe : « Mot, phrase, thème d’une unité littéraire où se concentre l’effet que l’écrivain cherche à obtenir » (CNRTL)

[2Préface des Petits Poèmes en prose (1869 – posthume)

[3Déictique : Les déictiques sont des unités linguistiques inséparables du lieu, du temps et du sujet de l’énonciation (je, ici, maintenant).

[4La métaphore in absentia propose un rapprochement entre une réalité explicitement désignée dans le discours (ici : le nid) et une autre qu’on attendrait virtuellement dans le même contexte mais qui n’est pas nommée (ici : l’oiseau).

[5Le savant et philosophe Blaise Pascal (1623-1662) évoque dans ses Pensées le vertige qui le saisit à l’évocation de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, déclarant dans une phrase célèbre : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.’

[6On rappelle le sens original du verbe consumer : « User, détruire progressivement une chose par altération ou anéantissement de sa substance. » CNRTL

[7« La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire… » dit Baudelaire (1821-1867) dans Mon cœur mis à nu.

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