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Publié : 7 juin 2019
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"Les Trophées". Fiche de lecture

Cet article présente sous forme de fiche de lecture un certain nombre de remarques sur le recueil de Heredia intitulé "Les Trophées".

  • Quel sens donnez-vous au titre du recueil ?
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Des sens que le CNRTL accorde au mot « trophée », on en retiendra deux, qui nous semblent correspondre aux intentions de l’auteur : le premier est celui d’un « objet attestant une victoire, un succès » ; le second est celui d’un « groupe décoratif de différents attributs servant d’ornement ».
De quelle victoire s’agit-il ? Certes, d’Hercule aux Conquistadores, il est question de combats épiques, mais l’enjeu est sans doute ailleurs. Cette victoire, c’est celle du poète sur la matière difficile du sonnet dont il fait apprivoiser « les rigoureuses lois », pour reprendre les propos de Nicolas Boileau ; c’est aussi celle de l’art, qui confère l’immortalité à ce qu’il touche. Ainsi, dans Le Coureur, Heredia évoque-t-il la course de l’athlète Ladas, qui « court encor sur le socle qu’il foule ».

  • L’épître liminaire est destinée à Leconte de Lisle. Qu’est-ce qui, sur le plan artistique, unit les deux hommes ?

C’est une épitre élogieuse : « Je vous suis plus redevable que tout autre », affirme Heredia. C’est une allégeance de disciple à maître. En effet, Leconte de Lisle, qui a 24 ans de plus que son admirateur, est le chef de file incontesté du mouvement parnassien et l’un des initiateurs de la théorie de l’art pour l’art, à laquelle Heredia adhère sans réserve.

  • Quelles remarques pouvez-vous faire sur l’agencement du recueil ? Quelle(s) logique(s) peut-on y trouver ?

Le recueil se scinde en deux parties assez distinctes.

La première est historique. Elle court des temps mythologiques de la Grèce ancienne à l’apogée de l’empire colonial espagnol. Elle privilégie nettement l’histoire européenne. Cette partie s’inspire du travail réalisé par Victor Hugo pour La Légende des Siècles (1859).

La deuxième relève davantage d’un exotisme contemporain. Cet exotisme parcourt « l’orient et les tropiques » [1] mais, d’une manière moins attendue, évoque aussi la Bretagne (10 sonnets lui sont consacrés), province dont on fantasme à l’époque l’innocence primitive. Cette deuxième partie a l’intérêt d’être moins érudite, plus personnelle et peut-être plus poétique que la première.

  • Sur quoi porte l’érudition de Heredia ? cette érudition gêne-t-elle la lecture ?

L’érudition de Heredia porte sur trois domaines : la mythologie, l’histoire et la géographie.

Cette érudition pose problème, car elle peut paraître pesante : c’est ainsi que le sonnet « Le vœu » comporte 8 noms propres dont la plupart nécessitent le recours au dictionnaire : Ibère, Gall, Garumne, Fabia Festa, Iscitt, Ilixon, Hunnu, Ulohox. [2]

Néanmoins, on peut éprouver un certain plaisir à lire ce qu’on ne comprend pas, considérant que les mots ont en eux-mêmes une valeur évocatrice et musicale. Dans « Et la foule grandit… », par exemple, pourquoi ne pas se laisser bercer par l’énumération un peu barbare des dieux de l’Egypte : Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor et Toth  ?

  • Quelle place le recueil accorde-t-il à l’exotisme ? Quel rôle jouent les noms propres dans l’évocation de cet exotisme ?

L’exotisme, on l’a dit, c’est toute la deuxième partie du recueil. On sait combien tout le XIXe siècle occidental est féru d’orientalisme et de japonisme.

Les noms propres vont jouer un rôle dans ce dépaysement. En effet leur sonorité singulière, parfois gutturale, ainsi que leur orthographe étrange, sont à elles seules des gages d’exotisme. Pour ne pas multiplier les exemples, on songera aux Chimborazos de « Fleurs de feu », ou encore à la mystérieuse Occismor [3] du sonnet « Bretagne ».

  • Les Impressionnistes seront subjugués par l’eau et la lumière. En qui Heredia obéit-il aux mêmes préoccupations ?

Le mouvement de l’eau, les changements constant de la lumière sont des défis pour le poète comme pour le peintre.

Chez Heredia, les poèmes où se développent ces deux thèmes - séparément ou de manière conjointe, sont ceux de la deuxième partie, débarrassée de toute matière mythologique ou historique. « La sieste », l’un de ses poèmes les plus personnels, fait ainsi la part belle à la lumière, tandis que « Le récif de corail » associe au fond marin une débauche de couleurs.

  • On a pu souligner chez Heredia une grande nostalgie d’un passé à jamais révolu. Quels sonnets (citez-en deux ou trois) vous paraissent illustrer au mieux cette idée ?

Le premier de ces sonnets épris de nostalgie n’est pas à chercher bien loin : c’est celui qui ouvre le recueil : « L’Oubli ». De quoi y parle-t-on ? de ruines, de gloire, de mort et d’indifférence. Faire de ce thème le seuil de son ouvrage, c’est bien évidemment en attester toute l’importance.

A ce sentiment nostalgique, on associera le poème sur Carthagène : « A une ville morte », sonnet de tonalité élégiaque qui retrace une gloire perdue, ou encore « Les funérailles », qui rêve avec regret des temps héroïques : Et pourtant j’ai rêvé ce destin glorieux / De tomber au soleil ainsi que les aïeux, / Jeune encore et pleuré des héros et des vierges.

  • Heredia bannit de son travail les références personnelles. Comment ses origines expliquent-elle cependant certains de ses thèmes ?

Heredia est originaire de Cuba, où il a passé les 9 premières années de sa vie. Il n’est pas étonnant, du coup, que l’exotisme lui parle et qu’il se sente inspiré par les côtes, les îles, la mer et tout ce qu’elle recèle : « Par quels froids Océans, depuis combien d’hivers, / — Qui le saura jamais, Conque frêle et nacrée ! — / La houle, les courants et les raz de marée / T’ont-ils roulée au creux de leurs abîmes verts ? » (La Conque).

Une autre caractéristique explique son inspiration : descendant d’une grande famille espagnole, il est le lointain parent du fondateur de la ville de Carthagène, auquel il adresse par deux fois un hommage appuyé (dans « A un fondateur de ville » et dans « Au même »). On comprend du coup son intérêt particulier pour les Antilles et pour l’Amérique du Sud.

Notes

[1C’est le titre d’une des sections du recueil.

[2Pour ce sonnet, comme pour les autres Sonnets épigraphiques, Heredia s’est inspiré d’inscriptions retrouvées sur différents marbres antiques de la région de Luchon.

[3Nom de la capitale de la tribu celtique des Osismi dans l’antiquité.