Visites

Publié : 13 juin 2019
Format PDF Enregistrer au format PDF

Soleil couchant

"Soleil couchant" est un des 118 sonnets publiés par Heredia dans son recueil "les Trophées" (1893). Le poème fait partie de la section "La nature et le rêve" et de la sous-section " La mer en Bretagne".

Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.
 
A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.
 
Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.
 
L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.

commentaire

Poète célèbre – et célébré – en son temps, José maria de Heredia (1842-1905) est l’auteur d’un unique recueil, Les Trophées, paru en 1893. L’ouvrage s’articule autour de deux parties : l’une, légendaire et historique, retrace l’expansion de l’occident ; l’autre, plus contemporaine et moins ouvertement érudite, évoque d’autres civilisations et cède plus volontiers au charme de l’exotisme et de la nature vierge. Le sonnet Soleil couchant appartient à cette deuxième partie du recueil.

Comment renouveler le thème déjà rebattu par le Romantisme et déjà un peu usé de la fin du jour ? Dans Soleil couchant, Heredia entend relever le défi et nous propose à la fois un spectacle et une méditation.

C’est bien à un spectacle, en effet, que nous avons affaire. Pour une fois, la persona poétique de Heredia, un auteur si attaché pourtant à l’impassibilité parnassienne, se met en avant : « A mes pieds » (v. 2), révèle sa position de spectateur privilégié, qui rappelle par sa position le célèbre tableau de Friedrich intitulé « Le Voyageur contemplant une mer de nuages ».

Il peut sembler curieux de classer le poème « Soleil couchant », qui évoque la Bretagne, dans la catégorie des poèmes exotiques, mais cette terre de l’extrême ouest, au XIXe siècle, c’est déjà l’ailleurs. C’est vers cette innocence primitive que se tourneront d’ailleurs les peintres de l’école de Pont-Aven, Gauguin le premier. Heredia n’hésite pas à recourir au topos de la Bretagne éternelle, car cette « carte postale » qu’il nous propose n’évite certes pas les clichés : les « ajoncs », le « granit », le « chaume », « l’angélus » et jusqu’à l’évocation du lieu « où la terre finit », c’est-à-dire le Finistère.

Un jeu d’ombre et de lumière

Le décor posé, le poète peut mener à bien son spectacle d’ombre et de lumière. Dans les lignes qui suivent, on verra surtout combien, au fil du sonnet, l’obscurité prend le pas sur la lumière.

La première strophe met en valeur la manière dont le soleil à son déclin valorise la nature. Les termes employés relèvent moins de la couleur que de la lumière. Ainsi, les ajoncs sont « éclatants », et leur couleur jaune annonce implicitement le verbe « Dorent ». Les deux mots sont mis en relief par leur place respective : le premier se trouve à l’hémistiche, le second est rejeté au début du vers deux. Le soleil, quant à lui, « allume » la paroi de granit. L’évocation de l’écume « brillante » complète cette évocation lumineuse et achève de planter le décor. La couleur n’éclatera qu’au dernier vers, dans la pointe, où l’image finale de l’éventail associe « l’or » et le « rouge ».

Par contraste, la strophe deux connote l’obscurité, puisque le poète y parle de « la nuit » et de « la brume ». Les deux tercets confirment la présence d’un « abîme » (v. 9) et la montée de « l’ombre » (v. 12). Cette obscurité oblitère les bruits : « A mes pieds, c’est la nuit, le silence » dit Heredia au vers 5. L’harmonie du moment se traduit ici par le rythme ternaire, et la simplicité par le recours exclusif à des monosyllabes. Le vers suivant, par le rejet du verbe pronominal « Se tait » souligne l’ampleur du silence.

La mise en relief des sons

Avec le déclin du jour, les sons prennent de l’importance, et avec eux les dernières marques de l’activité humaine, qu’elle soit spirituelle, avec la mention de « l’angelus », ou purement pastorale avec le retour des bergers auquel le poète accorde une strophe entière, indéniablement lyrique à cause de l’importance des trois compléments de lieu (« des traînes, / Des landes, des ravins ») associés dans un rythme ternaire ; de la solennité vaguement inquiétante de l’image initiale (« comme du fond d’un abîme ») ; de l’abondance des allitérations ; de l’allure de petite période oratoire que prend la phrase.

Une méditation

Mais ce texte a aussi valeur de méditation.

Une angoisse ?

On peut y voir une méditation sur le passage de la lumière à l’ombre et l’expression d’une angoisse s’exprimant à travers l’image du « soleil mourant » évoqué au vers 13 (pour ceux qui aiment les symboles, l’arcane XIII représente au tarot la mort). Toutefois, le terme « mourant » est tout à fait solitaire dans ce poème où les connotations positives l’emportent largement.

De la religiosité

On peut y voir également un sentiment de religiosité. Ce sentiment transparaît dans l’évocation de « l’angelus », référence au christianisme supposé des paysans bretons. D’une manière plus païenne, il transparaît déjà au vers 4, où « La mer sans fin commence où la terre finit. » Ce vers équilibré autour de l’antithèse que constituent « sans fin » et « finit » peut rappeler les antiques légendes celtes où les morts franchissent en barque la mer pour y trouver leur dernier repos. De même, la mention de « l’Océan », avec la majuscule se réfère implicitement aux légendes grecques qui faisaient de ce fleuve circulaire la limite infranchissable du disque terrestre.


Il faut reconnaître, cependant, que cette méditation reste un motif discret, davantage en tout cas que chez Leconte de Lisle, où la persona poétique « s’abîme » explicitement dans une rêverie mystique à l’écart des humains.

Conclusion

On voit bien que ce sonnet n’échappe pas aux clichés. On voit bien que le texte est dominé par le goût du spectaculaire. On voit bien aussi, en comparant le poème à celui de Leconte de Lisle, ce que l’élève doit à son maître, et son inspiration moins sauvage et plus humaniste.

On voit cependant que pour une fois – ne serait-ce que discrètement – Heredia se met un peu en scène, et surtout qu’il abandonne l’érudition un peu pesante des Trophées. Ce faisant, il rejoint ici, dans le jeu changeant des couleurs et des lumières, et surtout dans la volonté de saisir l’instant, les préoccupations des peintres de son temps.